Lorsqu’il a été prévenu par un ami des propos tenus à son endroit par Kamel Mouellef (lire ici), le recteur de la Grande Mosquée de Lyon Kamel Kabtane a d’abord été surpris. Puis est venu le temps de la colère. Selon lui, affirmer qu’il se “fait de l’argent sur le dos de la communauté” ou qu’il est là “pour se faire son petit business” est une attaque qui porte atteinte à son honneur et à celui de la Grande Mosquée. Il nous a reçus afin de faire le point sur la situation de la communauté musulmane de la région lyonnaise. Détendu et souriant, cet ancien retraité de la fonction publique n'élude aucun sujet et répète à l’envi son souhait de voir la deuxième religion de France se structurer davantage. Tout en dénonçant une islamophobie croissante.
Lyon Capitale : Qu’est-ce qui vous a chagriné dans cette interview de Kamel Mouellef ?
Kamel Kabtane : En démocratie, chacun a le droit de s’exprimer. Rien ne m’a chagriné si ce n’est lorsqu’il m’a mis en cause alors qu’il ne connaît rien ni de la théologie, ni de la pratique de l’islam et encore moins du fonctionnement de la Grande Mosquée de Lyon. Je tiens à dire que j’occupe cette fonction de recteur de manière bénévole. ll me semble donc tout à fait légitime et opportun de réagir à ces allégations mensongères.
Aujourd’hui, quel message souhaitez-vous lui faire passer ?
J’ai envie de lui dire que la Grande Mosquée de Lyon est indépendante. Nous avons réussi à trouver nos propres ressources. Je rappelle que c’est par un décret interministériel émanant du ministère de l’Intérieur et du ministère de la Culture que nous avons obtenu la possibilité d’assurer le contrôle et la certification de la viande halal. Ce n’est pas une affaire d'épicerie. C’est fait en toute légalité et en toute transparence. De plus, nos comptes financiers sont expertisés. Les déclarations à l’emporte-pièce de Kamel Mouellef n’ont pas lieu d’être dans un média important comme le vôtre. Malgré le fait qu’elle manque un peu de rigueur scientifique, je ne me suis jamais permis de critiquer sa bande dessinée. Je trouve qu’elle a le mérite d’exister.
La viande halal est devenue un véritable business au détriment du consommateur musulman. Comment faire pour remédier à ce problème au niveau de la qualité et de la traçabilité ?
Il y a trois mosquées en France (Paris, Evry et Lyon) qui sont habilitées à contrôler la viande ainsi que les produits agro-alimentaires dits halal. Mais il y a également une multitude d’associations qui peuvent le faire. Concernant la Grande Mosquée de Lyon, on fait au mieux afin de garantir une qualité et un respect des principes religieux. On est classé parmi les meilleurs organismes de certification. On a 45 personnes qui travaillent pour gérer ces procédures d’abattage. Cela engendre des frais et, contrairement à ce que certains peuvent penser, ce n’est pas le Pérou ! Le marché halal représente certes un marché extraordinaire, avec un chiffre d’affaires de 5,5 milliards d'euros en 2011.
Ce ne sont pas les organismes de certification qui s’en mettent plein les poches, mais bel et bien les industriels et les enseignes de la grande distribution. Je me souviens, il y a quelques années, pour trouver de la viande halal, il fallait aller au fin fond de Vénissieux. La viande était entreposée à côté de la viande pour chien. Quelques années plus tard, toutes les marques font du halal. C’est quelque part une reconnaissance. Maintenant, ces industriels doivent être intransigeants sur les conditions d’abattage. La Grande Mosquée de Lyon avait œuvré, avec d’autres, pour la mise en place d’une charte du halal. Malheureusement, elle n’a jamais vu le jour car certains défendent leur business, leur propre intérêt.
Êtes-vous d’accord avec Kamel Mouellef lorsqu’il affirme que “l’islam aujourd’hui est réduit à la question du port de la barbe et du voile” ?
Ces propos lui appartiennent. C’est une question d’interprétation. Ce que je lui reproche, c’est de s’engager sur un terrain qu’il ne connaît pas. C’est ça le problème ! Ceux qui se matraquent le plus entre eux ce sont les musulmans.
Justement. N’avez-vous pas le sentiment que la communauté musulmane donne le bâton pour se faire battre en se déchirant continuellement sur la place publique ?
Oui, je suis entièrement d’accord. La communauté musulmane est très diverse. Elle vient de partout, avec de nombreux courants. Elle est nationaliste avant d’être musulmane. Ceci dit, je suis optimiste. Les jeunes qui vont prendre notre relève ont compris que le fait d’arborer un drapeau d’un pays et de l’appliquer à l’islam est complètement dépassé et contreproductif. S’il y a des défaillances, cela incombe aux musulmans, qui n’ont pas su se structurer. Mais également aux pouvoirs publics qui ont donné une nationalité à l’islam, on parle bien d’islam de France, mais sans jamais lui donner les moyens d’exister et d’avancer.
Lorsqu’on voit la dernière élection présidentielle se concentrer uniquement sur les musulmans, cela provoque forcément des réactions. Les musulmans en France se sentent rejetés. Le rôle d'un recteur ou d’un imam, c’est de tenir un discours de tolérance, d’ouverture vers les autres et de respect. Aujourd’hui, plus que jamais, qu’on soit croyant ou non, de telle ou telle religion, on a besoin de se respecter les uns et les autres. Nous sommes citoyens de ce pays et on doit le respecter. C’est le discours tenu à la Grande Mosquée de Lyon.
L’islam fait peur en France. D’ailleurs, vous recevez régulièrement des lettres ou mails d’insultes...
Ces dernières années, la parole s’est libérée. Il y a quelques mois, les identitaires lyonnais sont rentrés dans la mosquée et ont proféré des insultes. Au nom de la liberté d’expression, ils ont pu tranquillement venir insulter la religion musulmane. Il va falloir que les autorités compétentes mettent en place des moyens pour que cela ne se reproduise plus. Les actes islamophobes en 2011 ont été en hausse fulgurante. Quand vous voyez ces cimetières musulmans attaqués et ces mosquées souillées, ça pose question.
Lyon est réputé pour son dialogue interreligieux. Les derniers actes antisémites commis dans la région lyonnaise ont-ils dégradé vos rapports avec la communauté juive ?
On veut absolument faire croire qu’en France les musulmans sont antisémites. Ce n’est pas parce qu’un fruit est mauvais que tout l’arbre est mauvais. Nous sommes des responsables de communautés. Ce que l’on peut dire peut avoir des répercussions. On se doit de calmer les choses et non de les enflammer. Nous avons de nombreuses discussions avec les représentants de l’Eglise catholique, nous avons simplement des relations avec les représentants de la religion juive. Je le regrette vivement. Nous devons échanger davantage. Mais, je le répète, je refuse qu’on dise que les musulmans français sont antisémites. Maintenant, oui, il y a des problèmes sociaux qui doivent être réglés.
Les imams à Lyon sont-ils bien formés ? Que faire pour éviter les dérives sectaires ?
La plupart des imams viennent de pays étrangers (Algérie, Maroc, Turquie...). Ce sont sûrement de bons théologiens, mais ils ne connaissent rien à la vie en France. Ni ses lois ni ses règles. A la Grande Mosquée de Lyon, nous avons créé l’Institut français de civilisation musulmane. Avec le concours de Lyon 3 et de l’Université catholique de Lyon, nous allons mettre en place à la rentrée de septembre une formation qui va permettre à nos imams d’apprendre le français et de connaître les lois de notre pays.
Quel est votre positionnement vis-à-vis du Conseil français du culte musulman (CFCM) ?
J’ai une position très critique. Le CFCM a été créé après le 11 Septembre, au moment de la guerre en Afghanistan. Le gouvernement français avait à cette époque besoin d’une institution capable de relayer la position de la France. D’être l’interlocuteur sur ces questions. La Grande Mosquée de Lyon avait accepté ce principe. Sauf que, dix ans après, on s’est aperçu que le CFCM n’avait pas atteint ses objectifs. On s’est enfermé entre nous, entre gens bien-pensants. Le reste ne comptait pas. Or l’islam, ce n’est pas uniquement 5 ou 6 mosquées ou 5 ou 6 fédérations. Ce sont ces jeunes qui sont investis dans les quartiers, ce sont ces femmes qui luttent pour exister, ce sont ces intellectuels qu’on n’associe pas à la réflexion. Le CFCM doit se réformer, changer de fond en comble. On a besoin d’une véritable institution qui représente l’ensemble de la communauté musulmane française.
Pour quelles raisons votre projet de centre culturel met-il autant de temps à se concrétiser ?
Comme me l’a dit l’un de vos confrères, je suis “le grand persévérant de l’islam de France” (rires). J’ai commencé à travailler sur le projet d’une grande mosquée à Lyon dans les années 70. On s’est battu durant vingt ans pour la construire et on a réussi. Concernant ce centre culturel, on nous oppose la laïcité. On fait tout pour nous dire non. La laïcité, ce n’est plus un principe d’égalité mais un principe qui s’oppose aux musulmans. Pour les projets des autres cultes, il n'y a aucun souci, mais pour l’islam, il faut toujours montrer patte blanche. Je me bats pour que ce centre voie le jour et je ne désespère pas. D’ici la fin de l’année 2012, on pourra peut-être faire une annonce sur un accord trouvé pour le financement.

Il yen à beaucoup qui vive sur le dos des gens et les association