"Les petits patrons chinois sont les Canuts du XIXème siècle !"

Lyon Capitale : Cette semaine, un pan de la chimie lyonnaise devient chinoise. Rhodia- Silicane devient BlueStar Silicone. On se fait piquer notre savoir-faire ?
Jean Ruffier : Quel que soit l'habillement choisi, il est clair que c'est l'Etat chinois qui est derrière. Je ne vois pas de patronat privé chinois capable d'investir à ce niveau-là. Si on a peur de l'Etat chinois, il faut se poser des questions. Il y a forcément une stratégie. Pourquoi acheter Rhodia ? Pour piquer son savoir-faire ? Pour éliminer un concurrent ?

LC : Faut-il avoir peur des délocalisations ?
JR : Ça dépend qui vous êtes ! Ce qui m'intéresse comme sociologue, ce sont les hommes et savoir si une situation amène plus de bonheur ou de malheur. Démolir une usine ou la délocaliser, du point de vue de l'homme, c'est une aberration.

LC : Dans votre livre, vous expliquez que le décollage industriel chinois se joue principalement à Canton et pas du tout à Shanghai qui a pourtant bénéficié de l'aide publique. Pourquoi ?
JR :Canton, les fonctionnaires chinois n'y croyaient même pas ! Or on observe que Canton crée des usines, sans apport extérieur et sans aide de l'Etat. Ça fait 30 ans que je cherche la recette du développement, alors je tire mon chapeau ! Cette région du "delta de la rivière des Perles", jusqu'alors agricole et commerciale est devenue, sans prévenir, "l'atelier du monde", en moins de 20 ans ! La source véritable du développement chinois. L'histoire y est pour beaucoup, la frontière aussi et la proximité avec Hong-Kong a beaucoup joué. Car au centre de la Chine, on ne savait même pas ce qu'était le capitalisme ! D'ailleurs la diaspora chinoise est principalement cantonnaise et Canton est la porte de la Chine depuis le XVIe siècle. C'est un lieu qui s'est frotté à l'étranger. Les Cantonais sont des commerçants qui ont leur propre langue, que les Pékinois ne comprennent pas. Sous une dictature c'est pratique ! (rires) Ça donne une certaine autonomie. Mais il ne suffit pas d'être débrouillard, il faut être dans un contexte porteur, ce qui est le cas à Canton.

LC : C'est une forme de génie du lieu ?
JR : Ce n'est pas une expression scientifique (rires). Mais c'est une expression heureuse parce que ça concentre beaucoup d'explications sur les raisons du dynamisme de cette région. Même les fonctionnaires venus d'ailleurs ont ici des pratiques plus innovantes. L'Etat chinois est plus moderne à Canton. Il y a une politique fiscale globale, coordonnée, qui évite de trop "pomper" les entreprises. Et c'est vital.

LC : Quelles idées reçues sur la Chine aimeriez-vous contredire ?
JR : Ce qu'on entend, en gros, c'est que le développement de la Chine ne serait pas moral. Et ça me perturbe beaucoup. D'abord parce que je suis sensible au développement. Ensuite, parce que contrairement à ce qu'on dit, c'est rarement les coûts de fabrication qui sont l'explication des délocalisations. Un blue-jean d'une marque française est fabriqué pour 1 euro en Chine. Ce n'est pas pour autant qu'il est vendu 2 euros en magasin en France ! Il est plutôt vendu 100 euros. Ça me perturbe enfin parce que les patrons chinois que je vois, ce sont les Canuts du XIXe siècle ! Ils couchent au milieu des machines, avec leurs ouvriers parce qu'ils n'ont pas d'argent. Alors qui est à blâmer : ces patrons chinois ou la marque française qui les souspaie ?
Faut-il avoir peur des usines chinoises ? Par Jean Ruffier, Editions L'Harmattan.
Jean Ruffier, chercheur au CNRS est le seul français à diriger un laboratoire de sciences sociales en Chine. Depuis 1989 il étudie les transferts de technologies entre la France et la Chine et décrypte le développement économique de Canton et de la région du delta de la Rivière des Perles. Son dernier livre Faut-il avoir peur des usines chinoises ? rend compte de façon très passionnante de ses travaux de sociologue dans cette région devenue "l'atelier du monde".

réseaux sociaux
X Facebook youtube Linkedin Instagram Tiktok
d'heure en heure
d'heure en heure
Faire défiler vers le haut