L’artiste Didier Chamizo, qui expose à l’Université catholique de Lyon, sise dans l’ancienne prison Saint-Joseph, où il fut incarcéré de longues années, est l'invité de 6 minutes chrono / Lyon Capitale.
Son nom circule bien au-delà de Lyon. Didier Chamizo a exposé à Moscou, New York, Tokyo ou Abu Dhabi, et à Paris aux côtés de Jeff Koons. Son parcours a pourtant commencé derrière les barreaux. Condamné en juin 1973 pour vol qualifié après un braquage de banque, il a passé près de deux décennies en prison, entre Saint-Paul et Saint-Joseph, de 20 à 40 ans. C'est en détention qu'il se met à peindre. C'est aussi là qu'il reçoit la visite d'Alain-Dominique Perrin, patron de la Fondation Cartier, qui deviendra un ami de toujours et lui commandera une fresque de 100 mètres de long.
Avec d'autres détenus, il a décoré le tunnel souterrain qui reliait les deux prisons. On y voit encore un robinet ouvert d'où s'écoule, en plusieurs langues, l'article 3 de la Déclaration universelle des droits de l'Homme. L'administration a mis fin au chantier, mais n'a jamais effacé les fresques.

Aujourd'hui, le Lyonnais revient sur les lieux de son incarcération, devenus le campus de l'Université catholique de Lyon. Son exposition « Sans les murs » y aborde la misère sociale, les atteintes aux libertés et les différentes formes d'enfermement. À 75 ans, l'artiste dit n'avoir « ni nostalgie ni colère » : « On ne m'a pas foutu des barreaux dans la tête."
Et de finir, hilare : "c'est un peu magique de voir tout le monde qui souriait, qui faisait coucou. Les gens me faisaient comme ça dans la rue la rue, ... J'ai dit, oh merde, on dirait un champion de foot."
La retranscription intégrale de l'entretien avec Didier Chamizo
Didier Chamizo, vous êtes artiste, peintre, sculpteur. Les Lyonnais vous connaissent. Vous avez été condamné en juin 1973. C’était un vol qualifié après un braquage de banque. Vous avez passé 17 ans en détention à Saint-Paul, puis à Saint-Joseph-Saint-Luc. Durant votre incarcération, vous avez peint avec d’autres prisonniers et vous avez notamment décoré un tunnel souterrain qui reliait les deux prisons, Saint-Paul et Saint-Joseph. Des fresques qui sont restées cachées pendant des décennies et qu’on va pouvoir visiter aujourd’hui. Depuis, vous êtes devenu un artiste internationalement reconnu : Fondation Balenciaga, des expositions à Abu Dhabi, à New York, en Indonésie ou encore à Paris, aux côtés de Jeff Koons. Trente-sept ans après votre incarcération, vous exposez aujourd’hui à Lyon. Qu’est-ce que cela vous fait, finalement, de retraverser ces lieux ?
Cela ne m’a pas fait grand-chose, en fait, parce que l’architecture panoptique a été très bien intégrée à l’architecture moderne. C’est quand même beaucoup plus gai, beaucoup plus chouette, beaucoup moins triste. Je précise quand même qu’entre 20 et 40 ans, j’ai fait 17 ans, mais je suis sorti un petit peu puisque j’ai fait 17 ans. J’ai donc passé trois ans dehors. L’histoire du tunnel, c’est un truc assez étrange. Je m’occupais du journal L’Écrou, d’une association de détenus qui gérait… On avait acheté un parc de télévisions qu’on louait aux autres, ce qui fait que ceux qui n’avaient pas d’argent avaient quand même la télévision. Et, bien sûr, je me suis remis à peindre. J’essayais d’en faire profiter les autres. Moi, j’étais bien, je voulais aussi que cela profite un peu aux copains et aux gens en général.
Pour ce tunnel, j’ai dit : « Tiens, on pourrait peindre ce tunnel. » Bien entendu, il y avait Saint-Joseph en face. À Saint-Joseph, ils ont proposé, puisqu’il y avait un gars qui leur donnait des cours de peinture, de faire une partie du tunnel. Moi, j’ai commencé avec des panneaux : un contre la guerre, un autre sur l’entassement carcéral, un autre sur la mer, parce que la mer manquait singulièrement à la prison. Après, j’ai peint un gros robinet et, à partir de ce robinet, j’ai commencé à écrire. J’ai écrit en chinois, j’ai écrit en russe, puis, fatalement, à un moment, j’ai écrit en italien, puis en français. Ils se sont dit : « Oh, ils sont en train de nous planter les droits de l’homme dans la prison ! » Alors, on a tout arrêté.
Après, le temps a passé et l’administration pénitentiaire n’a jamais abîmé ce mur ni repeint. Ensuite, c’est une association de quartier qui l’a repris et, avec surprise, il y a deux ou trois ans, j’ai appris que c’était dans les Journées du patrimoine. J’ai donc dit : « Écoutez, si vous avez besoin de moi, quand je viens, je passe vous voir. » Je fais donc un peu le boulot et je descends dans le tunnel avec le public.
Et vous l’avez appris quand c’était justement ouvert pour les Journées du patrimoine ? Ce tunnel, qu’on pouvait visiter ?
Oui, je l’ai appris comme ça. Autrement, moi, je pensais que c’était cuit. Il y avait une université, un hôtel, je ne savais pas du tout ce que c’était.
Ce tunnel, il fait combien ? Il est long ?
Une soixantaine de mètres de long.
Donc, il reliait Saint-Joseph à Saint-Paul. Et c’était quoi ? C’était pour les détenus ?
Les détenus et aussi la nourriture, puisque les cuisines étaient de l’autre côté. Il y a quelques éraflures, mais ce sont les chariots de nourriture. Autrement, il faut dire que, quand on rentrait de tournée à cette époque-là, la traversée d’un tunnel complètement bétonné cassait le moral des gens. C’était donc une occupation d’été. On a fait ça en quinze jours.
Vous dites n’avoir ni nostalgie ni colère. Est-ce que la peinture, déjà à l’époque, vous a permis de faire un peu la paix avec cette période ?
Tout à fait. D’abord, le changement, c’est que, comme j’ai pris une voiture dans la poire sur l’autoroute, je me suis rendu compte que, pour faire pipi, j’avais besoin de quelqu’un. Là, j’ai redécouvert les autres, avec un A majuscule. Après, j’ai arrêté de perdre du temps en conneries, en futilités. Mais le fait de ne pas avoir de haine ou de colère, d’abord, c’est complètement con, vu que le passé est immuable. Comme c’est monolithique, on ne peut rien faire, donc pleurer dessus, ça ne sert à rien.
Et, en plus, malgré tout, on ne m’a pas foutu des barreaux dans la tête. J’ai donc pu exister en faisant des expos, en faisant plein de choses. J’étais assez dynamique.
Votre exposition s’appelle « Sans les murs ». Elle aborde la misère sociale, les différentes formes d’enfermement. Est-ce que c’est une manière de dire que l’enfermement ne se limite pas seulement à la prison ?
L’enfermement… Il y a des gens qui sont enfermés dans leur tête, qui sont prisonniers de leur boulot. Moi, je n’ai pas de travail, j’ai une passion. C’est quand même un super privilège de vivre en faisant ce qu’on aime. C’est un truc qu’on peut rarement s’offrir, donc je suis plutôt heureux.
J’essaie toujours de faire des trucs pour de bonnes causes, pour la cause des femmes avec Humanity. J’ai fait une Harley-Davidson. Ils ont récolté, je crois, 145 000 euros avec. J’ai donc de bonnes causes et je trouve que ma vie ne va pas mal. Je ne suis pas riche, mais je vis bien. Et surtout, je trouve que c’est cool de faire des choses, parce que ça permet de trouver un meilleur goût à sa barbac. Quand on mange, on se dit : « J’ai fait quelque chose. »
Et aujourd’hui, Didier Chamizo est connu aux quatre coins du monde ?
Oui. Je précise que j’ai fait aussi Moscou, New York, Tokyo.
Vous vous dites : « C’est bien à moi que ça arrive ? »
Oui. Mais, si vous voulez, un truc qui est bizarre, c’est que j’ai parfois l’impression que je contiens une chemise au peintre. J’ai donc aussi un peu la surprise d’avoir ça en moi. C’est comme si j’étais né avec le logiciel. Par contre, je suis très travailleur. Je passe énormément d’heures à l’atelier.
Mais autrement, oui, il y a un côté miraculeux parce que c’est quand même Alain-Dominique Perrin qui est venu me voir en prison, le patron de la Fondation Cartier. Après, il m’a commandé un truc pour la Fondation Cartier, un mur notamment de 100 mètres de long sur 6 mètres de haut. On est restés amis toute notre vie et le reste s’est fait petit à petit.
Et là, j’ai été vraiment heureux parce que Lyon, j’ai grandi là, et c’était un peu magique de voir tout le monde qui souriait, qui faisait coucou. Les gens me faisaient comme ça dans la rue : « Hop, tulutut» Je me suis dit : « Oh merde, on dirait un champion de foot ! »
Votre exposition est jusqu’à quand et c’est où ? Rappelez-nous.
Elle est à l’UCLy, l’Université Catholique de Lyon, et jusqu’au 19 novembre.
Jusqu’au 19 novembre. Et l’UCLy, c’est là où, effectivement, se tenaient les prisons Saint-Paul et Saint-Joseph. Merci d’être venu sur le plateau.
C’est moi qui suis venu, merci.
Merci Didier Chamizo. Pour plus d'informations sur l'actualité lyonnaise, suivez-vous sur www.lyoncapitale.fr À bientôt, au revoir.

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