Edito. De Jean Moulin face à Klaus Barbie aux nouveaux maîtres de la manipulation, une même ligne de fracture demeure : celle qui sépare ceux qui se soumettent à la vérité de ceux qui cherchent à s’en servir.
Fin septembre, le cinéma de Caluire a présenté, en avant-première, Moulin, le nouveau film de László Nemes (oscarisé et palmé pour Le Fils de Saul, plongée poignante dans l’horreur du camp d’Auschwitz), dont la sortie est prévue le 28 octobre.
Le choix du lieu n’est pas anodin. C’est là, le 21 juin 1943, chez le docteur Dugoujon, que Jean Moulin est tombé dans le piège qui allait le livrer à Klaus Barbie. Quatre-vingt-trois ans après, la fiction est revenue sur les lieux mêmes de la trahison. Mais ce qui frappe, c’est ce que le film raconte vraiment. Non pas une vie mais une épreuve. Le réalisateur hongrois resserre son sujet sur les derniers jours de Jean Moulin, sur ce duel silencieux avec son tortionnaire, où la seule arme qui reste à un homme est de ne rien dire.
C’est précisément ce point, le rapport à la vérité comme dernier rempart, que développe Frédéric Martel, universitaire et journaliste, dans l’entretien qu’il nous a accordé pour son enquête Occidents. Sa thèse centrale est que l’Occident n’existe ni comme une réalité stable, ni comme une géographie, ni comme un système politique, ni comme une civilisation homogène. C’est "un mythe", "une caricature", dont ses adversaires ont besoin comme d’un ennemi commode pour ne pas avoir à répondre de leurs propres échecs. Mais s’il n’y a pas d’Occident à défendre comme bloc, il y a, insiste-t-il, un critère qui permet de trier les positions. À savoir le rapport à la vérité. "Quand vous défendez Poutine, Chávez ou Castro, vous ne pouvez pas être démocrate." À propos de Poutine en particulier, Frédéric Martel va plus loin. Non pas qu’il défendrait une mauvaise idéologie, mais parce que lui-même, au fond, ne pense pas son action d’un point de vue idéologique, il manipule les idées selon ses intérêts. C’est exactement le personnage que le film donne à voir en Klaus Barbie, campé par un Lars Eidinger glaçant d’intelligence perverse. Un homme qui ne cherche pas la vérité mais la confession, un homme qui ne veut pas convaincre mais briser. Face à lui, Gilles Lellouche compose un Jean Moulin sans emphase, traversé par la peur autant que par la détermination, loin du “saint laïc” qu’on aurait pu attendre. Sa victoire, dans le film comme dans l’histoire, ne tient à aucun discours héroïque mais à ce qu’il ne cède pas, à ce qu’il ne dit rien qui puisse être retourné, instrumentalisé et transformé en arme.
László Nemes, en présentant son film à Cannes, parlait d’un homme qui "incarne la civilisation face à la barbarie". La formule rejoint presque par un autre chemin le clivage décrit par Frédéric Martel : d’un côté des principes auxquels on accepte soi-même d’être tenu, de l’autre des idées et des faits que l’on manipule en fonction de leur utilité.
Le véritable clivage ne réside pas seulement entre la vérité et le mensonge, mais entre deux manières de considérer la vérité. Comme une exigence à laquelle on accepte de se soumettre ou comme un matériau dont on peut se servir.

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