“Beaucoup de jeunes ont le sentiment que leur vote ne change plus grand-chose. Plus largement, ils ont grandi avec l’idée que les grandes décisions échappent largement aux gouvernements” © Gallimard
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“La crise de la santé mentale est avant tout une crise culturelle et morale”

La génération Z est-elle seulement une génération fragile ou le révélateur d’une crise plus large de notre société ? Avec Malaise dans la génération Z (Gallimard), l’essayiste Pierre Valentin défend une thèse critique du discours officiel des autorités de santé : derrière l’explosion des troubles psychiques chez les jeunes se joue une crise non pas médicale et thérapeutique mais culturelle et civique, marquée par l’effacement des repères collectifs, l’isolement relationnel et la difficulté à se projeter dans l’avenir. Pour Lyon Capitale, il décrypte les causes de ce malaise et plaide pour un retour de l’engagement et du lien social.

Lyon Capitale : Quelle définition donnez-vous de la génération Z ? Qu’est-ce qui la caractérise ?

Pierre Valentin : On parle de génération Z pour toutes les personnes nées entre 1995 et 2013. On les surnomme parfois “zoomers”, ce qui renvoie entre autres au logiciel de visioconférence Zoom, utilisé massivement pendant les confinements de la crise du Covid-19. Ils viennent après les millennials (les personnes nées entre 1981-1995), la génération X (1965-1980), elles-mêmes suivant la génération des boomers. Chacune se caractérise par les événements historiques qu’elle a connus, mais avant tout par les mutations technologiques : télévision pour les boomers, puis l’ordinateur pour les millennials et jusqu’à la “gen Z” qui est associée au smartphone et aux réseaux sociaux. Ensuite, le signe identitaire le plus commun de cette génération est, tragiquement, la crise de la santé mentale. C’est devenu le trait qui les distingue le plus des cohortes précédentes.

Sur quelles données fondez-vous cette réflexion ?

On retrouve les mêmes tendances aux États-Unis et en Europe, avec simplement quelques années d’avance outre-Atlantique. Aux États-Unis, les données de 2025 montrent que 50 % des hommes de 18-35 ans admettent avoir régulièrement pensé au suicide. En France, la dégradation de la santé mentale des jeunes est tout aussi frappante. Par rapport à la moyenne de la décennie précédente, les hospitalisations en psychiatrie ont augmenté de +106 % chez les 20-24 ans, de +163 % chez les 15-19 ans et de +246 % chez les 10-14 ans sur la période 2021-2022. Les derniers baromètres de Santé publique France indiquent que plus de 22 % des jeunes sont en dépression, un chiffre proche de celui avancé par l’institut Montaigne et Terra Nova, qui estiment cette proportion à 25 % chez les 15-29 ans. Dans pratiquement chaque classe, chaque groupe d’amis ou chaque promotion, il y a donc une ou plusieurs personnes en dépression. À mes yeux, c’est suffisant pour être constitutif d’une identité voire d’une “culture” commune.

Pour vous les causes, et donc aussi les solutions, de la crise de la santé mentale des jeunes ne sont pas uniquement psychologiques ?

Oui. Je crois que ce que l’on appelle la crise de la santé mentale est avant tout une crise culturelle, voire morale. C’est notre rapport aux autres et à nos valeurs qui est ici en jeu. Le tout-psychiatrique ne permet pas de comprendre la manière dont la jeunesse perçoit le monde, ni les mécanismes qui peuvent parfois annihiler son jugement critique. Ce sujet reste assez inédit en France, mais il est étudié depuis longtemps dans les pays anglo-saxons, où la crise de la santé mentale est apparue plus tôt et avec davantage d’intensité. Je distingue au moins six causes, souvent entremêlées : la place du numérique empêchant de tisser des relations durables ; la gestion du Covid-19 qui a augmenté des pathologies déjà présentes ; l’idée que l’avenir est illisible, hors de contrôle ; la radicalisation idéologique d’une partie de la jeunesse notamment à gauche diffusant un mode de pensée victimaire ; l’individualisme culturel ; et, enfin, la progression de ce que j’appelle une “culture thérapeutique”.

Est-ce une critique contre les sciences psychologiques et les professionnels de la santé mentale ?

Pas du tout. Les psychologues et les psychiatres accomplissent un travail essentiel. Ils permettent de soigner, d’aider beaucoup de gens. Je ne le nie pas. Ce que j’appelle en revanche la “culture thérapeutique” qui touche le plus la génération Z, c’est le moment où les mots du divan du psychologue sortent du cabinet pour s’imposer dans le langage courant, puis deviennent une manière d’interpréter le monde. Cela va de l’idée que nos ressentis sont toujours légitimes, qu’il faudrait systématiquement éviter le jugement, à la notion que nous ne devrions plus rien exiger les uns des autres par exemple. Ces usages traduisent une conception du monde particulière, qui ne dit pas toujours son nom, mais qui n’est pas neutre, contrairement à ce qu’elle peut laisser penser. Cette grille de lecture donne une apparence d’objectivité scientifique à des questions qui relèvent en réalité de jugements moraux. C’est ce qui explique aussi l’aveuglement des autorités sanitaires et leurs difficultés à comprendre la jeunesse actuelle.

Concrètement, comment cela se matérialise-t-il ?

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