Pour Pierre Jouvet, l’heure du réveil a sonné : l’Europe doit cesser d’être un marché ouvert à tous vents et redevenir une puissance industrielle.
Pierre Jouvet, député européen, secrétaire général du Parti socialiste, est rapporteur de l’Industrial Accelerator Act (IAA) – le règlement pour l’accélération industrielle de l’Europe –, le règlement européen qui doit donner à l’Europe les moyens de sa réindustrialisation décarbonée et de son autonomie stratégique. Le conseiller départemental de la Drôme sent “une forme de maturité croissante dans le débat politique” sur le sujet, la situation géopolitique actuelle offrant une véritable opportunité pour accélérer. Avec, en creux, cette question lancinante : combien de temps encore l’Europe va-t-elle être le vassal du reste du monde ?
Lyon Capitale : On parle de souveraineté alimentaire, industrielle, numérique, énergétique, le mot est partout aujourd’hui et, à force, on a l’impression qu’il ne signifie plus grand-chose. De quoi la souveraineté est-elle le nom ?
Pierre Jouvet : De liberté plutôt que de dépendance ! La souveraineté, c’est assumer qu’on veut défendre et protéger ce qui est produit chez nous plutôt qu’à l’autre bout du monde. Depuis quarante ans, l’Europe a fait le choix de tourner le dos à la production sur son sol pour devenir un continent de consommateurs. On a laissé partir nos industries plutôt que de les protéger, on a délocalisé sans rien faire. Aujourd’hui, on consomme de tout et on ne produit plus assez. Je veux inverser cette spirale et faire de la réindustrialisation et de la relocalisation la priorité politique de l’Europe.
L’Europe a construit un marché unique sans construire un État. Les citoyens votent au niveau national mais les leviers économiques sont à Bruxelles. Qui est souverain au fond ?
Ceux qui sont souverains sont toujours ceux qui votent, c’est-à-dire chacun d’entre nous ! Les citoyens français et européens, quand ils votent pour des députés européens, votent en fonction d’orientations politiques qui font ensuite les majorités du Parlement européen. Ce sont ces votes dans les vingt-sept pays de l’Union européenne qui font les majorités dans l’hémicycle de Strasbourg et de Bruxelles. Ensuite, il y a la Commission européenne. Je pense que son fonctionnement n’est pas assez démocratique et transparent et qu’il faut le changer. Mais le rôle des députés c’est de se battre au nom du peuple dans les instances européennes et de rappeler que, contrairement à la Commission, notre légitimité est issue directement du peuple. Contrairement à ce que veulent faire croire les populistes et l’extrême droite, il n’y a pas d’opposition entre souveraineté nationale et souveraineté européenne. Il faut plus d’Europe. Et mieux d’Europe. Car il est mensonger de faire croire aux gens que la souveraineté nationale se suffirait à elle-même. Dans un marché mondialisé, face à des acteurs aussi compétitifs et offensifs que la Chine, les États-Unis ou l’Inde, s’enfermer dans des frontières franco-françaises n’est pas une option réaliste : nous serions écrasés et laminés de manière immédiate. Il suffit de regarder ce qui se passe au Royaume-Uni depuis le Brexit !
Sans Europe, nous ne sommes rien. Et s’il fallait s’en convaincre, je vais vous prendre un exemple que j’ai vécu. Il y a deux mois, j’ai effectué une visite en Chine, où j’ai été reçu par les autorités chinoises. C’était la première visite officielle de parlementaires européens en Chine depuis sept ans. J’ai notamment rencontré le ministre du Commerce chinois qui m’a dit : “Il y a deux choses que j’admire chez les Européens et chez les Français en particulier : votre équipe de France de football et votre marché intérieur.” Tout est résumé dans cette phrase !
Le marché unique européen, ce sont 450 millions de consommateurs avec le pouvoir d’achat le plus élevé du monde, qui produisent, consomment et échangent sur un même marché avec les mêmes règles. Face à la compétition internationale, c’est le plus grand levier qui soit. Le problème c’est qu’on ne protège pas assez ce marché, qu’on ne l’accompagne pas suffisamment et qu’on le laisse pénétrer de manière totalement ouverte sans aucun garde-fou. Nous sommes aujourd’hui le dernier continent du monde à ne pas protéger les productions fabriquées sur son sol et à être ouvert aux quatre vents ! Il faut cesser de subir l’histoire, écrire nos règles et les faire respecter !
“L’Europe a fait le choix de tourner le dos à la production sur son sol pour devenir un continent de consommateurs”
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