Le chorégraphe Moncef Zebiri ravive l’histoire du hip-hop en lien avec le parvis de l’opéra de Lyon qui s’ouvre à nouveau aux danseurs et danseuses du monde entier.
L’événement danse de ce mois de mai est incontestablement à l’opéra de Lyon, le 21 exactement, avec Opéra Breaking Battle orchestré par Moncef Zebiri, directeur du Block – centre chorégraphique national de Rillieux-la-Pape (danseur et chorégraphe du Pockemon Crew pendant vingt ans) – soutenu par Richard Brunel, directeur de l’Opéra.

L’idée étant de raviver l’histoire du hip-hop, particulièrement du break, en lien avec le parvis de l’opéra, véritable creuset d’artistes talentueux qui accueillit à partir des années 1980 plusieurs générations de danseurs professionnels et amateurs et vit naître le Pockemon Crew.
Il s’agit aussi de célébrer sa réouverture aux danseurs car il était inaccessible depuis 2020 à cause de la crise sanitaire liée au Covid et pour des raisons de sécurité.
L’événement se veut festif et rassembleur en dépit de l’incendie ayant ravagé en mars dernier le CCN qui a fermé ses portes pour une durée indéfinie alors que le projet du chorégraphe prenait son envol : “Je suis triste et dévasté, nous dit-il en préambule, mais optimiste et motivé pour la suite. Nous n’avons plus d’espace pour la création et les ateliers mais grâce au soutien de la Ville et des structures locales, on maintient l’intégralité de nos activités pour les mois à venir et malgré le traumatisme vécu par l’équipe, on réfléchit surtout à poursuivre et non pas s’attarder sur le négatif. C’est la bêtise humaine sur fond de tension, voilà. On a eu beaucoup de soutien de la population, de parents, de jeunes aussi qui nous ont demandé comment ils pouvaient nous aider. Le 21 mai garde tout son sens car c’est un très beau partenariat avec l’Opéra, il fait partie de nos objectifs de rendre visibles les actions du CCN comme aussi celui de ramener du public à Rillieux-la-Pape et même si on a des difficultés, on essaye de garder une force pour y travailler.”
Raviver l’histoire du hip-hop à Lyon et lui donner une autre résonance
C’est en démarrant un travail de recherche à l’Ina concernant ce qu’il se passait sur le parvis de l’opéra dans les années 1980 que Moncef Zebiri constate que l’archivage de la danse hip-hop est inexistant et que les danseurs de cette époque sont toujours très actifs dans le milieu.
“On a perdu les danseurs du parvis dans les années 2010-12, puis avec les concerts de jazz, le parvis a été utilisé autrement. Quand la rencontre s’est faite avec Richard, j’ai senti une obligation de raviver cette mémoire et de recréer ce lien-là. C’est grâce aux anciens que l’on danse, ils nous ont tout transmis. À l’époque, l’opéra était un lieu internationalement connu de la culture hip-hop et certains danseurs venaient de très loin pour nous défier. Après on a perdu cet espace de pratique alors que les skateurs sont toujours restés sur la place Tolozan. La communauté hip-hop, autant que le public, était triste, on s’est tous dispersés et même nous en tant que Pockemon Crew, on n’a pas su gérer la transmission, trop pris par nos tournées et nos activités. Il y a aussi pour moi cette nécessité de rappeler que les racines du hip-hop sont politiques, qu’il s’agit d’une danse sociale, née à la marge, qui a été quelque peu lissée du fait de son passage de la rue à la scène, il me semble important de réactiver son esprit de revendication.” (On rappellera ici que la marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 fut rejointe par des jeunes de banlieues, notamment de Vénissieux, qui revendiquaient un droit à l’éducation et à la culture, plébiscitant le hip-hop comme moyen d’expression et de libération.)

L’enjeu de cet événement est de relancer la machine, de créer une nouvelle dynamique hip-hop dans la ville et la métropole, d’affirmer le projet du CCN dans le paysage lyonnais où il y a une programmation riche en danse comme la Biennale ou le festival Karavel, de créer des partenariats avec d’autres lieux.
Si les danseurs du parvis ont peu à peu disparu, depuis la nomination en 2020 de Richard Brunel à la tête de l’institution, le hip-hop a été présent à plusieurs reprises notamment avec Mourad Merzouki dans le cadre de Karavel mais aussi avec Contrappunto, une pièce réunissant des danseurs du Pockemon Crew et du Ballet de l’Opéra. “Je connais Moncef depuis longtemps, nous dit-il, je l’avais invité quand j’étais à la Comédie de Valence avec sa pièce Lobby, j’ai été son mentor dans le cadre du dispositif La Relève, une formation à la direction d’une entreprise culturelle. Il est un héritier emblématique de la culture hip-hop et quand il m’a proposé cet événement, je me suis dit que c’était l’occasion de renouer avec une histoire importante. Cela rentre complètement dans ma volonté d’ouvrir l’opéra à des esthétiques différentes et de diversifier le public. Pour moi, il doit être un lieu d’audaces et d’ailleurs le public nous suit sur nos prises de risque comme avec le Cabaret Madame Arthur ou la soirée du 31 décembre dernier avec 1 500 personnes et des DJ à tous les étages. Les gens ont bien vu que la qualité était au rendez-vous. Ce n’est pas un lieu élitiste comme on veut encore le faire croire, la sociologie du public est très variée, encore plus depuis mon arrivée et les moins de 29 ans représentent 29 %. Avec cet événement, je pense que l’on va faire rentrer des personnes qui ne sont jamais venues à l’opéra, des jeunes sûrement mais aussi je pense des nostalgiques de cette époque. Je ne fais que poursuivre l’histoire du hip-hop en lien avec l’opéra, la danse urbaine est une esthétique de notre société et il faut lui donner une place maintenant que le CCN lui est consacré.”
Opéra Breaking Battle, un événement spectaculaire en trois temps
L’événement est construit autour de trois temps et démarre sur le parvis vers 17h avec le Cypher King constitué de cercles qui permettent de retrouver l’essence même de la rue.
Les danseurs et danseuses s’affrontent et expriment librement leur créativité avec l’objectif d’être sacrés King ou Queen du cypher et un prix à la clé.
Il n’y aura pas d’espaces pour s’asseoir et c’est gratuit pour le public. Le Talk “Générations Opéra”, gratuit également, sera dans l’amphithéâtre un temps d’échanges sur l’histoire du hip-hop en France et à Lyon et son lien fort avec l’opéra.
Toutes les générations hip-hop sont invitées, depuis les années 1980 jusqu’à 2015, pour témoigner de leurs expériences sur le parvis et comment elles ont modifié leurs pratiques et leurs parcours. L’apothéose aura lieu sur la scène de l’opéra avec un Battle international réunissant huit groupes dans la catégorie breaking (venus de Suisse, Royaume-Uni, Venezuela, Belgique, Ukraine, États-Unis, Saint-Étienne et Lyon) qui seront départagés par trois jurés : B-girl Ayu (Japon), Reveal (États-Unis) et B-boy Lilou (France) avec aux platines DJ One Up et au micro MC Johnson et Léa : “La particularité de ces groupes, précise Moncef, est que certains sont très dansants, axés sur la musique, l’énergie du corps et le groove. D’autres sont très aériens, impressionnants et très performatifs, d’autres encore viennent avec de grandes chorégraphies qui vont embarquer littéralement le public !”
Opéra Breaking Battle. Le 21 mai à l’opéra de Lyon – Programme complet : www.opera-lyon.com
