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Cédric Rochis, secrétaire de l’union régionale de Lyon du syndicat pénitentiaire Ufap-Unsa Justice@Antoine Merlet

Prisons de Lyon : “On attend de voir où ça va exploser”

Attaques de prison, intimidations et violences contre les surveillants pénitentiaires, surpopulation, cannabis, portables, drones, corruption... Le point à Lyon et en Auvergne-Rhône-Alpes.

Dans la région Auvergne-Rhône-Alpes, au 16 mai, 716 détenus dormaient par terre sur un matelas. Toujours à la même date, 8 105 personnes étaient détenues pour un total de 6 122 places. Soit une densité carcérale de 132 %.

Cédric Rochis est le secrétaire de l’union régionale de Lyon du syndicat pénitentiaire Ufap-Unsa Justice. Suite aux récentes attaques de masse sur les prisons françaises, il revient sur les conditions des surveillants et ce qui se passe réellement dans les cellules.

Lyon Capitale : Depuis le début du mois d’avril, les prisons françaises sont les cibles d’attaques et d’intimidations. Le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, a fait état d’un total de soixante-cinq faits commis depuis le 13 avril dans une trentaine de départements, dont ceux de la région Auvergne-Rhône-Alpes. À Villefontaine, commune située au sud de Lyon, deux pavillons d’un lotissement connu pour être habité par des agents pénitentiaires (de la prison de Saint-Quentin-Fallavier) ont été attaqués au cocktail Molotov et à l’arme automatique. À Villefranche-sur-Saône et Corbas, des voitures de surveillants ont été incendiées. Est-ce inédit ?

Cédric Rochis : On a déjà eu des précédents d’une ampleur moindre. Les établissements et les agents pénitentiaires ont toujours subi des intimidations. Ce qui est inédit, c’est que ces attaques ont été coordonnées, commanditées et financées et qu’elles aient été exposées sur les réseaux sociaux. Il y a eu des instigateurs, des relais, des recruteurs et des exécutants. C’est donc le modus operandi qui est nouveau. L’ampleur des attaques aussi, avec des incendies de véhicules, des jets de cocktails Molotov, des mitraillages à la kalachnikov.

Après ces attaques, quel sentiment règne chez les gardiens de prison ?

Beaucoup de colère. Depuis des années, on explique qu’on a besoin de sécuriser l’extérieur de nos prisons, nos parkings. On avait déjà eu des épisodes de feux de véhicules il y a quelques années. À l’époque, la seule réponse qu’on avait eue c’était : “Pendant que c’est chaud, vous pouvez rentrer vos véhicules dans l’enceinte des prisons.” La réponse est restée la même aujourd’hui alors que la situation a complètement dégénéré. À Moulins-Yzeure, je vous assure qu’il est plus difficile de rentrer sur le site de production de Bosch que dans le domaine pénitentiaire de la prison.

La peur fait-elle partie du quotidien des agents pénitentiaires ?

Ce n’est pas nouveau. Cela fait vingt-cinq ans que je suis dans le pénitentiaire, cela fait vingt-cinq ans qu’on m’insulte et qu’on me menace de mort. Il y a une forme de fatalisme et de résilience. La peur est montée d’un cran suite aux attaques.

Selon les premiers éléments de l’enquête, derrière DDPF, pour défense des droits des prisonniers français, qui a signé les attaques, planerait en réalité l’ombre du crime organisé et, plus précisément, des narcotrafiquants de la DZ Mafia, une pieuvre qui s’étend de Marseille partout en France.

C’est quelque chose qu’on sent monter dans nos établissements depuis quelque temps. De nombreux membres de la DZ Mafia, ou du gang rival Yoda, ont été incarcérés. On en compte plusieurs dizaines dans les établissements pénitentiaires de Lyon et, plus globalement, d’Auvergne-Rhône-Alpes. En fonction de leur profil et de leur importance au sein de l’organisation criminelle, ils remplissent les quartiers d’isolement ou, pour les membres un peu plus bas dans l’échelle, la détention courante. Ce sont des profils risqués.

Le centre de semi-liberté de Lyon, dans le quartier Jean-Macé (Lyon 7e) @Antoine Merlet

Emmanuel Macron a récemment visité la prison de Vendin-le-Vieil, dans le Nord-Pas-de-Calais, qui doit accueillir, à partir du 31 juillet prochain, cent détenus liés à la criminalité organisée, notamment au narcotrafic. Est-ce une bonne solution de réunir ces profils dans un même lieu ?

C’est un choix en cohérence avec notre volonté historique de vouloir créer des établissements spécialisés adaptés en fonction de ces types de profils de détenus, pour pouvoir les sécuriser un maximum. Par contre, en termes de timing et de volumétrie, on risque de se mettre en difficulté. On a sept maisons centrales véritablement sécuritaires en France. On va retirer, à terme, deux de ces maisons centrales de la rotation des détenus dangereux. Ces deux maisons, Vendin-le-Vieil et Condé-sur-Sarthe (Orne), vont accueillir les deux cents narcotrafiquants les plus dangereux. On va retirer environ 130 condamnés dans chaque établissement, tous particulièrement dangereux,  [qui accueillent notamment le braqueur Rédoine Faïd ou le terroriste islamiste Salah Abdeslam, NdlR]. On va monter en effectifs dans les autres maisons centrales qui les hébergeront. Dans les centrales, il n’y a pas de surpopulation. La règle, c’est une place, une cellule. Par contre, on a besoin de rotations de sécurité, de tout un tas de choses (transfert pour mesure d’ordre, équilibre des unités d’hébergement dans les détentions) qu’on ne pourra plus faire. Ce sont des équilibres fragiles. Si on met trop de profils d’un côté ou de l’autre, ça va poser des soucis. J’ai peur que dans les maisons centrales sécuritaires, on entre dans des périodes difficiles pour gérer les profils restants. Il aurait fallu construire plus de places, prendre le temps. Cette montée parcellaire va générer des difficultés potentiellement graves. Si une structure lâche, en cas de mutinerie ou d’événement grave, on ne saura pas comment répartir une centaine de profils dangereux sur d’autres structures.

Devant l’accroissement de la population carcérale, Emmanuel Macron s’est engagé, en 2017, à construire 15 000 places de prison à l’horizon 2027. 4 500 ont été construites, 5 000 autres sont en cours de construction. Est-ce suffisant ?

C’est absolument et mathématiquement insuffisant. À chaque fois qu’on a construit des places de prison, on s’est retrouvé, au moment de la livraison, avec un cap déjà largement dépassé. À part pendant la période Covid où la surpopulation avait régressé, on est remonté à des taux inédits de surpopulation. Aujourd’hui, on a près de 20 000 détenus en trop en France. Les 5 000 places, c’est une goutte d’eau. Sachant qu’en novembre dernier, l’ancien ministre de la Justice, Didier Migaud, avait annoncé que la construction de 15 000 places de prison supplémentaires ne serait pas atteinte en 2027.

Le 17 février dernier, une mission d’urgence commandée par le ministère de la Justice a recommandé une “réduction de peine exceptionnelle” générale pour “tous” les détenus sauf exceptions. Est-ce une bonne idée ?

Ce rapport a été inspiré de la mesure prise pendant le confinement lié au Covid du printemps 2020 qui avait permis de repasser, pour la première fois en vingt ans, sous la barre de 100 % d’occupation dans les prisons. On en a besoin aujourd’hui, plus que jamais. C’est un outil qu’il faut utiliser. Il faut pouvoir lâcher la pression. Il est indispensable de trouver des modalités pour permettre des sorties, on ne peut pas rester à ces niveaux-là. On parle toujours des réductions de peine pour des dossiers médiatiques, des affaires sordides. Mais il y a tout un panel de détenus qui, même en finissant leur peine correctement, ne sortent pas. Pendant ce temps, de nouveaux détenus rentrent chaque jour. Quand les juges incarcèrent sans libérer, ça devient un matelas qu’on pose à même le sol. Dans certains établissements que je connais bien, comme Moulins, les cellules font moins de 7,74 m2, sans douche, avec trois matelas, soit deux détenus dans un lit et un par terre. Les tensions montent vite. Trois ou quatre douches par semaine, une promiscuité étouffante, les conditions d’hygiène et de détention provoquent un durcissement de la population carcérale. Et ce sont les personnels de surveillance qui en prennent plein la figure. La vraie question est de savoir où ça va craquer : est-ce que ce sont les surveillants, exaspérés, qui vont finir par se mettre en mouvement, ou les détenus, qui ne supporteront plus leurs conditions d’incarcération, qui vont s’énerver ? On en est là. On attend de voir où ça va exploser.

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Cédric Rochis, secrétaire de l’union régionale de Lyon du syndicat pénitentiaire Ufap-Unsa Justice@Antoine Merlet

Quelle est la réalité de la surpopulation carcérale à Lyon et en Auvergne-Rhône-Alpes ?

Dans la région, au 16 mai, on avait 716 détenus qui dormaient par terre sur un matelas. Toujours à la même date, on était à 8 105 détenus pour un total de 6 122 places. Soit une densité carcérale de 132 % – sachant que les maisons centrales et les établissements pour peine ne sont pas en surpopulation. La surpopulation pèse donc essentiellement sur les maisons d’arrêt. Dans les maisons centrales, le taux d’occupation est à 93 % chez les hommes. Sur les maisons d’arrêt hommes, c’est 161 %. Pour info, les établissements pour peine sont les établissements, comme les centres de détention et les maisons centrales, qui hébergent les détenus définitivement condamnés. Ces établissements sont les seuls qui n’ont pratiquement jamais de surpopulation. Les maisons d’arrêt, elles, hébergent les détenus en attente de jugement ou condamnés à de courtes peines. Ce sont elles qui subissent la surpopulation. Si on prend la maison d’arrêt de Lyon-Corbas, on est à cette même date à une densité de 165 % sur le quartier homme et 178 % sur le quartier femmes. À Villefranche-sur-Saône, on est à 136 % de surpopulation. L’établissement pénitentiaire où la densité carcérale est la moins élevée est le centre de détention de Roanne avec tout de même 95 % pour un établissement pour peine. Le record est détenu par la maison d’arrêt du Puy-en-Velay avec une surpopulation de 267 %.

Combien manque-t-il d’effectifs, pour vous, dans l’ensemble de la région Auvergne-Rhône-Alpes ?

Il manque environ quatre cents personnels de surveillance dans la région. Sachant qu’on a aussi un manque important de personnels administratifs. Les salaires sont si peu attractifs que personne ne postule. On embauche des contractuels, mais avec les restrictions budgétaires, on ne les renouvelle plus.

Quels sont les établissements pénitentiaires les plus touchés par ce manque d’effectifs ?

La répartition du manque de personnels est gérée par l’administration à l’occasion des mobilités et des arrivées de stagiaires. Le taux de couverture (soit le nombre de personnels affectés par rapport au nombre prévu) est en moyenne inférieur à 90 %. Ce qui engendre un nombre d’heures supplémentaires qui explose.

Vous avez évoqué les salaires peu attractifs des surveillants pénitentiaires. Combien gagne un gardien de prison ?

Un surveillant pénitentiaire, quand il entre en formation, est en dessous des 2 000 euros net (1 500 euros à l’école, 2 037 en stage en établissement). Une fois stagiaire en établissement, sans les primes (nuit, heures supplémentaires), il atteint environ 2 052 euros net. En fin de carrière, il est aux alentours de 2 800 euros net.

Avec la montée en puissance du crime organisé en France, les tentatives de corruption se multiplient-elles en prison ?

La corruption existe, il ne faut pas se voiler la face. Des agents pénitentiaires tombent régulièrement. Mais sur la masse, le pourcentage reste marginal. Ceci étant dit, il pèse sur le moral des personnels. On connaît tous quelqu’un qui a fauté, qui est tombé, qui a mis le doigt dans l’engrenage. Récemment, on a même vu que certains narcotrafiquants incitent des complices à passer les concours de surveillants de prison pour être recrutés. Ils sont prêts à tout. Mais dans la plupart des établissements, ils n’ont pas besoin de corrompre. Ils ont des facilités avec les drones, l’absence de fouille systématique. La fouille intégrale à la sortie des parloirs a été supprimée par l’article 57 de la loi pénitentiaire de 2009 de Rachida Dati – on ne peut pas dire qu’elle soit une dangereuse gauchiste –, après que la France a été admonestée par la Cour européenne des droits de l’homme.  Désormais, seules les fouilles aléatoires ou “justifiées par la présomption d’une infraction” sont permises.

Avec quelles conséquences ?

La drogue ne sonne pas au portique, les couteaux en céramique et les petits téléphones non plus. Avant, il fallait de la corruption ou des projections. Aujourd’hui, ce n’est plus nécessaire. Et depuis quelques années, on a le problème des drones qui livrent presque jusqu’aux fenêtres. Les projections, c’est pareil. Les gamins sont payés pour lancer des colis. La périphérie [de la prison, NdlR] est une passoire, les forces de l’ordre ne peuvent pas camper sur place.

Et pour les drones, il n’y a pas de filets anti-drones ?

Non. Il y a des filets anti-hélicoptères pour les établissements les plus sécuritaires. Mais les drones passent, c’est le cas de le dire, entre les mailles du filet. Quelques établissements sont équipés de systèmes anti-drones qui brouillent les signaux, mais ce sont des exceptions. Les autres n’en ont pas. Il y a des dronistes spécialisés qui vendent leurs services sur Instagram ou TikTok. Les livraisons par drone, c’est un véritable fléau.

On dit souvent que l’administration ferme les yeux, notamment sur le cannabis, pour acheter la paix sociale. Est-ce une réalité ?

Le détenu qui a fumé son joint est plus calme que s’il ne l’a pas fumé. Par contre, le trafic que génère la drogue provoque des règlements de comptes et des guerres de territoire au sein même des prisons. On a des narcotrafiquants en détention, de clans différents, qui se battent pour gérer un secteur. Donc, pour quelques détenus calmés, on a des conflits. Pour répondre à votre question, l’administration ne ferme pas les yeux sur le cannabis.

En dépit d’un plan lancé en 2019 pour équiper toutes les cellules d’un téléphone fixe, les mobiles sont omniprésents en prison malgré les contrôles et les brouilleurs. Ils permettent à des détenus de poursuivre leurs activités criminelles en organisant des trafics ou en commanditant des crimes. En 2023, l’administration pénitentiaire a mis la main sur 53 000 smartphones et leurs accessoires pour un total de 79 000 détenus…

On a deux types de problèmes. Le brouillage parfait d’un établissement est complexe, coûteux et exigeant techniquement. Quelques prisons ont un brouillage complet, mais même là, on trouve des téléphones. Cela veut dire que les détenus arrivent à contourner les systèmes. Ensuite, il y a les prisons en centre-ville : impossible de brouiller sans impacter les voisins. Quand on a réussi à brouiller la 3G, la 4G est arrivée. Puis la 5G. C’est une course permanente. Et il faut brouiller les téléphones sans brouiller les ondes nécessaires aux communications internes, comme les alarmes ou les radios des agents. Si on les brouille aussi, ils sont isolés. Et ça devient dangereux.

Gérald Darmanin a récemment proposé que les détenus contribuent aux frais d’incarcération. Le président de la République a jugé l’idée “pertinente” et “pragmatique”. Est-ce que cela pourrait régler le problème de la surpopulation carcérale ?

Le ministre Darmanin parle de rétablir une disposition ancienne. Une loi, qui existait jusqu’en 2003 ou 2004, prévoyait que les détenus participent aux frais d’incarcération. Mais chaque année, le ministre devait fixer la somme, et cela n’a plus été fait depuis longtemps. Si on ponctionne les détenus, cet argent pourrait être versé aux parties civiles, aux victimes. Actuellement, quand un détenu touche une somme, 10 % vont de côté pour sa sortie, et 10 % pour les victimes, plus des versements volontaires éventuels. Si on leur prend plus, à un moment donné, ça ne passera plus. Ce n’est pas le bon moment. C’est une question clivante, qui va faire polémique. Au premier abord, on pense que c’est juste : “ils mangent mieux que ma grand-mère à l’hôpital.” Mais le problème est plus complexe. Enchaîner les idées chocs pour occuper l’espace médiatique ne règle rien en profondeur.

Peut-on parler de “mexicanisation” des prisons ?

Les prisons françaises sont à bout, on a besoin de tout revoir... Mais parler de “mexicanisation” est exagéré. Les problématiques sont simples : on n’arrive pas à recruter. Les établissements sont usés, affaiblis par la surpopulation qui accélère leur détérioration. Les prisons sont dans un état lamentable. On a un sous-effectif chronique, une surpopulation. Mais rien à voir avec un narco-État.

Emmanuel Macron s’est dit favorable à louer des places de prison à l’étranger. Cela a été testé par la Belgique, entre 2010 et 2016. Le Danemark a coopéré avec le Kosovo pour trois cents cellules. La Suède réfléchit à un plan similaire. La ministre de la Justice estonienne s’est dite favorable à louer ses cellules vacantes. Une bonne solution à la surpopulation ?

En Belgique, c’était six cent cinquante places pour 300 millions d’euros. On a plus de 20 000 détenus en trop en France. Louer quelques centaines de places, ce n’est pas ça qui va régler la situation. Je veux bien qu’on explore toutes les pistes pour réduire la pression, mais il faut du courage politique. Le gouvernement vend le tout carcéral à l’opinion publique. Mais à côté, on met en place un moratoire. En France, la loi prévoit un hébergement individuel pour chaque détenu. Et cela fait 60 ou 70 ans qu’on ne la respecte pas.


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