Meeting politique ou rencontre littéraire ? La venue à Lyon de Christiane Taubira a fait couler beaucoup d'encre après la décision de la Ville de Lyon d'annuler la séance de dédicace à la salle des Rancy. Pour l'ex-garde des Sceaux, interrogée par Lyon Capitale, il n'était pas question d'entrer dans des "problématiques politiciennes", il s'agissait de continuer à "traiter les problèmes dans le fond pour comprendre l'état du monde".
"Christiane Taubira est une personnalité qui attire autant les foules que les foudres. Aujourd'hui, c'est mieux qu'il n'y ait eu que les foules" se réjouit un représentant de l'Université Lyon II, qui accueillait ce samedi dans le grand amphithéâtre la dédicace du dernier livre de l'ex-garde des Sceaux après la décision de la ville de Lyon d'interdire que la rencontre ait lieu à la Maison pour tous de la salle des Rancy. Ovationnée par les 400 personnes présentes dans le superbe amphithéâtre après une heure trente de conférence, Christiane Taubira a ensuite passé un long moment à accueillir ses lecteurs pour dédicacer ses livres. Quitte à décaler son train et la fermeture des portes de l'Université pour ne pas avoir à laisser repartir ceux qui attendent depuis plus de deux heures pour la rencontrer. "Pour moi, c'est toujours un moment d'une grande intensité" confie-t-elle à Lyon Capitale. "Je suis venue à Lyon parce que c'est une ville que j'aime, dans laquelle j'ai des amis et dans laquelle je suis venue plusieurs fois avant d'être garde des Sceaux, pendant que je l'étais et à nouveau aujourd'hui. Je suis très contente d'avoir pu vivre cette rencontre avec un public qui était extrêmement attentif, réceptif et réactif. Ce public fait vivre ses préoccupations sur les sujets majeurs et centraux que je traite". Des sujets "majeurs et centraux" et une "rencontre littéraire" que la ville de Lyon a considéré comme un "rassemblement politique", à quelques mois du premier tour de l'élection présidentielle.
"Faire de la Politique avec une majuscule"
"Nous avons filmé la rencontre et nous allons la mettre en ligne la semaine prochaine sur le site de l'Université, pour que chacun puisse se faire une idée de la teneur de ce discours" précise-t-on du côté de l'Université, qui a "tout de suite accepté d'accueillir l’événement" à la demande de la librairie du Tramway. "C'était un discours sur Le politique et les valeurs", entend-on, et "aucun nom de candidat n'a été prononcé". Pour Christiane Taubira, il n'est pas question de "survoler des problématiques politiciennes". "Je ne les survole même pas, je les évite et je les écarte, car je ne suis absolument pas intéressée par cela" indique-t-elle à Lyon Capitale.
"Ce n'est pas ma conception de la politique et je ne vois pas l'intérêt de prendre le temps d'écrire si c'est pour s'exprimer sur des querelles, des désaccords et des divergences. Mon souci, par respect des gens d'ailleurs, car c'est à eux que je m'adresse dans mes livres, c'est effectivement de faire de la Politique avec une majuscule. D'abord parce que c'est comme cela que je la conçois, et que je pense aussi que c'est comme cela qu'on devient légitime pour s'adresser aux gens et leur proposer de prendre les rênes, soit du pays, soit d'une circonscription" poursuit-elle. "Ce qui compte pour moi, c'est de traiter les problèmes dans le fond, même lorsque ce sont des problèmes qui apparaissent comme des sujets d'actualité. Il s'agit de nous interroger sur nos vies, sur notre avenir, de comprendre l’état du monde et de nous donner les moyens d'agir sur le monde, de le rendre plus amical, plus fraternel, et de faire en sorte que pour les générations qui viennent, nous ayons un monde plus vivable. Il n'y a pas de place, dans aucun de mes livres, pour les petites querelles" insiste-t-elle.
"Même si l'on n'est pas satisfait de l'offre politique, il faut aller voter"
Dans un communiqué adressé à la ville de Lyon avec son éditeur, Christiane Taubira précisait n'occuper "aucun rôle dans la campagne de Benoît Hamon" et qu'il ne s'agissait pas d'organiser "une réunion à caractère politique", mais une "manifestation littéraire qui participe au débat d'idées". Elle a cependant répondu aux interrogations des personnes venues la rencontrer, notamment à celles d'Allan, militant pendant deux ans pour le PS avant d'être aujourd'hui référent des Jeunes avec Macron à l'Université Lyon 2. "Son discours n'avait effectivement pas la teneur d'un meeting politique et je suis d'accord avec la nécessité de pluralité dans le débat. Je lui ai demandé pourquoi elle n'était pas plus proche d'Emmanuel Macron et elle m'a précisé qu'elle ne partageait pas sa vision de la société et de la justice sociale. J'apprécie Christiane Taubira pour ses combats, mais je ne me retrouve pas dans l'engagement qu'elle a avec Benoît Hamon" témoigne-t-il auprès de Lyon Capitale.
En fin de conférence, Christiane Taubira a lancé à son audience que "celles et ceux qui ne vont pas voter doivent entendre qu'ils trahissent", une phrase qu'elle a bien voulu expliciter. "Cette phrase ne se comprend que si l'on rappelle ce que j'ai dit avant : à savoir que le suffrage universel a été une conquête, une succession de lutte que des générations ont payé très cher et qu'aujourd'hui encore, des gens payent très cher dans certains pays. Même en France, la lutte a eu du va et viens, car il y a eu du suffrage universel après la Révolution qui a ensuite été abrogé, puis rétabli en 1848 sous la IIe République, mais seulement pour les hommes. Il a fallu attendre encore un siècle avant que les femmes obtiennent le droit de vote, et ça aussi c'est une succession de lutte. Je dis que même si l'on n’est pas satisfait de l'offre politique, il faut aller voter, parce que c'est une façon de rendre hommage à celles et ceux qui se sont battus pour conquérir ce droit et que lorsqu'on s'en dispense, on trahit ces luttes-là". Si séparer son travail d'auteure et de personnalité politique appartenant à un parti divisé par plusieurs courants peut s'avérer périlleux, Christiane Taubira semble avoir maîtrisé l'exercice lors de sa venue à Lyon.
