Les Têtes de Bois sous les projecteurs des Subsistances et des Célestins

Deux conceptions opposées de la marionnette.

Emilie Valantin, fondatrice et metteure en scène du théâtre du Fust, rend hommage à Guignol pour son bicentenaire, dans les Embiernes recommencent, tandis que Michel Laubu, créateur du Turak théâtre, présente A notre insu, une intrigue policière décalée "pour objets grinçants" , sur une partition musicale de Rodolphe Burger. Ces deux conceptions opposées de la marionnette, la première assez traditionnelle et l'autre directement inspirée de l'art contemporain, offrent un aperçu des possibles de "l'objet marionnettique", c'est ainsi que Laubu appelle la marotte. Depuis une dizaine d'années, elle opère un retour fracassant et réussit sur les scènes contemporaines avec, notamment, des chefs d'œuvres saisissants comme ceux du marionnettiste géorgien Rezo Gabriadzé.

Longtemps, on a reproché à Emilie Valantin le réalisme classique de ses marionnettes. Mais celle-ci continue à prôner un théâtre pour adultes, sur un répertoire théâtral traditionnel allant de Molière et Corneille à des textes de philosophie contemporaine. "Coincé entre les snobismes et le commerce, on se débat avec le figuratif. On lutte contre un idéalisme esthétique qui ne se remet pas de l'art abstrait", se défend-elle. La marionnette étant nécessairement contingente aux codes esthétiques de son époque, parvenir à un résultat artistique intemporel est donc particulièrement difficile. Michel Laubu, lui, explique que le Turak théâtre "pique partout : art plastique, danse, musique". Ses créations sont fondées sur la poésie de l'usure des objets, et il emploie alors le terme "d'objets marionnettiques". Chez Laubu, la dimension de l'art contemporain est fondamentale dans la création d'une marionnette, car elle intègre le tragique du temps qui passe.

Genèse et identité de l'objet

"L'autre jour, j'ai dit à Michel Laubu que Turak est un vrai théâtre de marionnettes sans le savoir, raconte Emilie Valantin, amusée. Ce qui lui a permis de me répondre que, moi, je fais du théâtre d'objet sans m'en rendre compte !". Cette frontière entre la marionnette et le théâtre d'objet est d'ailleurs floue.Au-delà de la différence d'identité visuelle entre une marionnette de Guignol et un objet marionnettique de Turak, c'est l'utilisation même de l'objet et la manière dont il s'insère dans le projet artistique qui crée la nuance fondamentale. Michel Laubu effectue "des fouilles archéologiques" avant de
"re"-créer un personnage, qui est associé à tous les archétypes des objets récupérés pour le constituer. Emilie Valantin, quant à elle, crée ses personnages avec des matériaux nouveaux, en ayant en tête que "comme les textes sont portés par l'humain, il faut en fabriquer". Elle précise que "la présence métaphysique de l'objet ne doit pas tout dire du personnage afin de laisser de la place à un interprète". Ce qui intéresse Michel Laubu, en revanche, "c'est la relation entre l'acteur et les objets, qui ne rend donc pas autonomes les objets". De la création à la scène, l'objet a un parcours qui le définit par son origine et son utilisation.
Un théâtre de tous les possibles

"Je n'ai pas cherché à moderniser Guignol, le principe de tout rendre contemporain tourne souvent au ringard", explique Emilie Valantin. A travers trois pièces, dont une particulièrement grivoise, c'est l'ambiance et l'humour d'une époque que cherche à retranscrire la metteure en scène dans les Embiernes recommencent. Elle pense que Guignol montre l'évolution des progrès sociaux en France : "il y a du tragique dans ces pièces où les gens du peuple sont souvent humiliés par les puissants et où ils n'ont que leur ruse populaire pour résister". La création de Michel Laubu est quant à elle née d'un détail qu'il qualifie de "drôle et ludique" : "il faut un objet pour tenir une marionnette, et si cet objet était un couteau !". Ainsi son opéra noir a vu le jour, avec ces marionnettes poignardées qui se relèvent le temps d'une reconstitution du crime. Cette liberté de création plonge le spectateur dans un univers inconnu et décalé empreint d'une poésie de l'inattendu. Souvent caustique chez Emilie Valentin et incroyablement bouleversante dans le Turak théâtre, cet art ludique demeure au-delà de bien des théories.
A notre insu, par Turak théâtre mis en scène de Michel Laubu. Du 2 au 13 décembre, aux Subsistances, 8 bis, Quai St Vincent, Lyon 1er. 04 78 39 10 02. www.les-subs.com
Les Embiernes recommencent, Théâtre du Fust proposé par Emilie Valantin. Du 10 au 28 décembre, au théâtre des Célestins, 4 rue Charles Dullin, Lyon 2e. Tél. 04 72 77 40 00. www.celestins-lyon.org

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