© Jan Versweyveld

Un "Tartuffe" sombre et sensuel aux Nuits de Fourvière : notre critique

Ivo van Hove et la troupe de la Comédie-Française ont ouvert les Nuits de Fourvière de la plus belle des manières avec Le Tartuffe ou l’Hypocrite. Un spectacle qui a tenu ses promesses avec une adaptation puissante de l’œuvre de Molière aux résonances contemporaines.

C’est peu de le dire, mais cette adaptation du Tartuffe de Molière était attendue. On n’avait pas vu la troupe de la comédie française depuis près de 70 ans au théâtre antique de Fourvière avec l’adaptation de Prométhée Enchaîné d’Eschyle.

Et au fond, le Tartuffe que nous propose cette année le metteur en scène belge Ivo Van Hove, pourrait presque résonner comme un écho – certes lointain - de l’œuvre du dramaturge grec, tant l’adaptation que nous livre la troupe de la Comédie Française lorgne davantage vers la tragédie que de la comédie légère.

Pour preuve – en dépit des effets comiques du délicieux texte de Molière – les rires se sont faits rares dans les travées du théâtre antique. La faute à un choix audacieux qui offre aux comédiens, tous en costumes sombres, une interprétation tourmentée de leur personnage.

Ce dont nous parle le Tartuffe de Molière, ce sont les ressorts de la manipulation. Ceux qui s’appuient sur l’utilisation de la morale religieuse et des convenances sociales et qui permettent à un faux dévot de s’immiscer au sein d’une famille pour en tirer profit. Ceci grâce à son emprise sur Orgon, un père naïf et aveuglé.


Le révélateur des failles de chacun


Mais la relecture qu’en fait Ivo van Hove ressemble plus à une forme de catharsis. Ici Tartuffe n’est que le révélateur des failles de chacun. Une figure pasolinienne charismatique qui, en définitive, agit comme le miroir de désirs refoulés.

Ceux d’Orgon tout d'abord, dont on n’avait peut-être jamais autant perçu l'homosexualité contrariée – servi par un Denis Podalydès sobre – bannissant un fils tempétueux dans une scène aux accents œdipien et shakespearien.

© Jan Versweyveld

Désirs inavoués enfin de sa femme, Elmire – Marina Hands qui livre une performance tout en sensualité sauvage – dont la stratégie de fausse séduction pour démasquer Tartuffe, ne fait en réalité que révéler sa propre attirance pour lui.

Dans cette triangulation équivoque, Tartuffe est d’ailleurs représenté sous les traits d’un jeune homme séduisant très loin du personnage vénéneux originel de Molière, et qui passerait presque pour une victime des névroses familiales.


On se salue avant de s’affronter comme sur un tatami d’art martial


Durant cette pièce, ce sont les colères - jusqu’alors contenues - de cette famille qui vont tour à tour s’exprimer. Mais pas n’importe où. Sur la scène, vaste pièce sombre, où seuls quelques lustres et des bouquets de fleurs ont peine à masquer une forme de vacuité relationnelle, un rectangle d’un blanc éblouissant délimite un espace où les personnages se confrontent, enfin.

Cette surface de vérité, où l’on se salue avant de s’affronter comme sur un tatami d’art martial ou un ring de boxe, fait figure de lieu de délivrance des sentiments. C’est ici que tout se joue, et où prend place cette thérapie familiale et dont l’issue, surprenante, ouvre un champ infini d’interprétations.

Bien entendu, on peut être quelque peu désarçonné par cette adaptation de Tartuffe, dont certains spectateurs attendaient peut-être qu’elle prenne la forme d’un amusant divertissement familial.

Mais ce parti-pris offre à chacun des comédiens l'opportunité de livrer une performance d’une grande intensité, tout en portant un regard neuf sur l’une des œuvres phares de Molière. Quoi qu'il en soit, nous ne ressortons pas tout à fait indemnes de cette pièce, qui agit peut-être comme un miroir de nos propres fêlures.


Le Tartuffe ou l’Hypocrite, jusqu'au 4 juin à 22h aux Nuits de Fourvière


 

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