The ghost writer : les mémoires fantômes de Roman

À première vue, le dernier film de Roman Polanski est, jusque dans ses rebondissements, un polar tout ce qu’il y a de plus classique. Mais sous le thriller glacé, se cache une parabole sur la solitude aliénante de l’auteur. Et de troublants échos aux déboires personnels du cinéaste.

Quand Ewan McGregor, écrivain de complément (ou « nègre »), est choisi pour réécrire les Mémoires de l’ex-premier ministre britannique Adam Lang (Pierce Brosnan), il n’est pas mécontent. La tâche est plutôt excitante et rémunérée 250 000 dollars pour un mois de travail. Mais on sent très vite que ça ne va pas durer. D’une, Lang, présenté comme le caniche du pouvoir américain (un coucou au passage à Tony Blair), est accusé de crime de guerre pour recours à la torture. De deux, le prédécesseur du « nègre » est mort noyé dans des eaux et des circonstances troubles. De trois, le mystérieux manuscrit semble renfermer un enjeu qui dépasse de loin le scribouillard, tabassé à peine passé la porte de son éditeur.

Ecrivain fantôme

Beaucoup auraient renoncé, mais Polanski, de Frantic à La 9e porte et même Le Pianiste, n’aime rien tant que faire de ses héros des marionnettes ballotées par les événements, des ombres perdues dans un labyrinthe – qui pourrait être celui de la création. Procédé poussé ici à l’extrême : sans nom, l’écrivain apparait au générique en tant que « the ghost ». Quand Lang, qui tout au long du film l’appellera « man », lui demande qui il est, McGregor répond d’ailleurs : « I’m your ghost » (jeu de mots, pour lequel on souhaite bien du courage aux petites mains de la VF, qui signifie à la fois « je suis votre « nègre » (« ghost writer ») » et « je suis votre fantôme »). Personne ne rit du bon mot car en réalité ce n’en est pas un : le « ghost » va en effet faire ressurgir les fantômes enfouis de l’Histoire et avec eux quelques cadavres littéralement tombés du placard à cachotteries.

Assigné à résidence

Le thriller est on ne peut plus classique, peut-être trop. Mais au jeu de l’ambiance et des détails glaçants, Polanski a toujours été un maître au niveau des plus grands (Hitchcock notamment) – même si le parti pris « lande battue par les vents » est un poil convenu. L’intérêt du film est aussi ailleurs : d’abord dans sa dimension personnelle, involontairement glaçante elle aussi : l’ex-premier ministre, visé par la Cour de Justice de La Haye, ne peut plus rentrer en Angleterre où il serait immédiatement arrêté. Le voilà réfugié en territoire américain, dans une villa-bunker nichée sur une île de solitude pourtant assaillie d’une meute de journalistes. Comment ne pas y voir l’écho troublant de la situation actuelle de Polanski assigné à résidence pour la sordide affaire qu’on connaît et interdit de territoire américain depuis des décennies ? D’autant plus troublant que le film était terminé quand le réalisateur fut arrêté en Suisse.

Labyrinthe narratif

Ensuite, sur la conception de la vérité à l’œuvre dans le film, ses apparences ainsi que sa relativité. Lang est-il le laquais du gouvernement Américain et de la CIA, ou a-t-il agi par conviction ? Si oui, peut-on justifier la torture de terroristes et bafouer les libertés au nom de la seule sécurité de ses concitoyens ? La vérité, on le saura à la fin, n’est pas si simple et rôde dans le livre comme un fantôme. Elle hante ses pages sans se montrer à moins qu’on la reconstitue comme on tisse un récit à l’envers. Quoi de mieux alors, comme « enquêteur », que l’écrivain à même de décortiquer un labyrinthe narratif – la vie de Lang – dont personne n’a jamais vu le bout, c’est-à-dire la vérité entre les lignes ? Mieux : si le « nègre » n’a pas de nom c’est peut-être que, détenant une vérité qui dérange, il est d’autant plus aisé à effacer des tablettes qu’il n’est personne. Et que si son auteur n’a pas d’existence propre, la vérité n’a soudain plus aucune valeur.

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