Le mai lyonnais en 10 dates

C'est à l'INSA que les étudiants se mobilisent le plus en votant à 80 % pour la grève. Le lendemain, l'INSA est occupé ainsi que la faculté des lettres. Une première manifestation est appelée par l'Unef " contre la répression et en solidarité avec les camarades parisiens". Un premier cortège part de la Doua, centre névralgique de la mobilisation estudiantine jusqu'au 13 mai, pour rejoindre les étudiants de lettres à la Bourse du travail. 3000 à 4000 manifestants traverse le Rhône pour la place Bellecour puis les Terreaux où un orage violent accélère la dispersion.

9 mai : nouvelle manif avec le Progrès pour cible. Alors que les commissions fleurissent dans les facs occupées abordant les thèmes chers au Mouvement du 22 mars (université critique, liaison luttes ouvrières-luttes étudiantes, etc...), une nouvelle manif s'élance en fin d'après-midi de la Doua pour la Bourse du travail puis la Presqu'Ile. Devant le siège du Progrès, rue de la République, les étudiants scandent "Progrès menteur". Des journaux sont symboliquement brûlés sur la chaussée. Il est reproché au Progrès de parler trop brièvement de la manif du 7 mai alors que la fête de la société française des roses est en une. Les attaques contre le quotidien se reproduiront notamment avec la tentative d'occupation de l'imprimerie par les étudiants le soir du 12 mai.

10 mai : brève occupation de la fac de droit. Pour tenter d'étendre le mouvement, la fac de droit (la future Lyon 3), qui est la seule à fonctionner plus ou moins normalement, est occupée quelques heures dans l'après-midi, malgré l'opposition du doyen et d'une vingtaine d'étudiants d'extrême-droite.

L'EXTENSION
13 mai : grande manif unitaire à Lyon comme à Paris. Avant de défiler, 200 étudiants envahissent le prestigieux lycée du Parc où a lieu le concours d'entrée à Polytechnique. L'épreuve doit être arrêtée. L'après-midi, 50 000 personnes (selon les organisateurs) défilent jusqu'à la place des Terreaux, contre le régime gaulliste, pour imposer, selon un tract, "de véritables libertés d'expression politique et syndicale". Aux Terreaux, 2000 manifestants refusent la dispersion en criant "à la Rhodia". Il faut dire que la deuxième plus importante entreprise lyonnaise (derrière Berliet, aujourd'hui Renault Trucks), fait figure de citadelle ouvrière, après un mouvement de grève en décembre 1967, au cours duquel des étudiants s'étaient déjà rendus à l'usine. Devant l'entrée de la Rhodia, à Vaise, des étudiants et des ouvriers prennent la parole pour appeler à l'occupation immédiate de l'usine.
Le soir du 13 mai, le drapeau rouge flotte sur la faculté des lettres, quai Claude Bernard (aujourd'hui Lyon 2). La fac est occupée de jour comme de nuit et devient le centre du mouvement. C'est là que sont centralisées toutes les informations et les initiatives surtout dans l'optique de faire le lien entre étudiants et ouvriers. A côtés des AG quasi-permanentes, la créativité se retrouve sur les murs, qui se couvrent de graffiti.

14 mai : la journée des lycéens. Ils se mobilisent toute la journée contre "la discipline de caserne" qu'ils subissent. Le matin, un millier se rend quai Claude Bernard, en cortège, pour écouter leurs aînés. L'après-midi, du boulevard des Tchécoslovaques, ils rejoignent la place Gabriel Péri pour un meeting. Après quoi, les lycéens repartent en manif jusqu'à atteindre l'inspection académique où ils se dispersent.

16 mai : début des grèves ouvrières. L'agitation dans les entreprises devient à partir du 16 mai mouvement de grèves. Il débute à la gare de Givors-Ban, où les cheminots cessent le travail en solidarité avec deux jeunes intérimaires licenciés. C'est ainsi le premier jour de grève à la SNCF du mouvement de Mai 68. Le 18 mai, 11 usines sont en grève dont les principales, Berliet et Rhodia (il y a aussi Brandt, Continental, la SNAV, Teppaz ou la raffinerie de Feyzin). Les transports lyonnais arrêtent le travail le 20 mai ainsi que des dizaines d'entreprises tout secteur confondu. La SNCF, la Poste et les télécoms sont paralysés. Un grand meeting a lieu à Berliet-Vénissieux. Dans la cour de l'usine, on s'aperçoit que Berliet est l'anagramme de liberté. Aussitôt le nouveau sigle prend place à l'entrée.

24 mai : la nuit lyonnaise des barricades et le premier mort de Mai 68. "La volonté de provoquer l'affrontement avec la police avait été clairement posée dans une réunion du Mouvement du 22 mars et un matériel offensif et défensif fut préparé en conséquence, explique un des agitateurs de l'époque, Jacques Wajnsztejn, dans son livre "Mai 68 et le mai rampant italien" . (...) Nous nous étions juste dit que les manifestants parisiens étaient de plus en plus isolés et réprimés par toutes les forces de l'ordre nationales et qu'il serait bon de décongestionner Paris de ses forces de police. Il suffisait pour cela de détourner la manifestation de l'objectif officiel des syndicats qui était la place des Célestins et d'entraîner le plus gros du cortège vers les quais du Rhône". L'objectif est la préfecture. Mais après le premier affrontement (vers 19h), la manifestation se retrouve scindée en deux, de chaque côté du pont Lafayette tenu par les CRS. Des barricades sont érigées des deux côtés. Côté cours Lafayette, la première barricade est constituée à l'angle de la rue Pierre Corneille, rapidement reprise par les CRS. Les manifestants en dressent une deuxième à l'angle de la rue Molière. Elle est prise plus péniblement sous une pluie de tuiles lancées depuis les toits. Au niveau du quai Augagneur, une troisième barricade est érigée puis une quatrième rue Vendôme. Là, le compresseur qui sert à déterrer les pavés prend feu et enflamme la barricade. Pendant ce temps, d'autres barricades sont érigées dans le quartier et sont volontairement enflammées. De ce côté du Rhône, les affrontements durent jusqu'à 2h. De l'autre côté, aux Cordeliers, se déroule une véritable bataille rangée autour des deux barricades dressées devant les Galeries Lafayette et devant l'église. Les manifestants veulent franchir le pont à tout prix. A 23h40, un camion chargé de pierre est lancé sur les forces de l'ordre, l'accélérateur bloqué. Un commissaire, René Lacroix, est renversé. C'est le premier mort de Mai 68. Après encore plusieurs accrochages avec les CRS, les manifestants se dispersent en pillant les Galeries Lafayette et le Grand Bazar. 42 personnes sont hospitalisées dont 29 CRS.
Plus tard, deux "trimards" (nom donné aux jeunes marginaux de l'époque), Munch et Raton vont être accusés d'avoir conduit le camion. Ils seront finalement acquittés après deux ans de prison préventive.
LE REFLUX
29 mai : la "majorité silencieuse" reprend le pavé lors d'une marche funèbre. Les obsèques du commissaire Lacroix rendent palpables un certain basculement de l'opinion publique du côté de l'ordre gaulliste. C'est en effet le premier rassemblement des "anti-Mai 68" dans la rue. Le cortège composé d'anonymes et de personnalités officielles se rend à l'église Saint Bonaventure, à quelques mètres du lieu où le commissaire a trouvé la mort.
Le 31 mai, 75 000 personnes descendent dans la rue pour soutenir De Gaulle. Ils vont de la place Bellecour au Pont Lafayette, en passant par l'Hôtel de ville, où le maire Louis Pradel apparaît au balcon en brandissant un drapeau tricolore.

4 juin : affrontement entre étudiants d'extême-droite et d'extrême-gauche. Ce jour-là doivent avoir lieu les examens en droit. Cette fac est la seule à ne pas les avoir annulés. Des étudiants occupent les lieux toute la nuit qui précède le jour-J. Au matin, de violents affrontements ont lieu entre les étudiants qui veulent passer leurs examens aidés par des militants d'extrême-droite (Occident) et les gauchistes. Ces derniers tiennent et le doyen de droit est obligé de reporter ces examens. Mais le soir-même, les étudiants de droit, à l'instigation de l'extrême-droite, décident de laver l'affront et attaque la fac de lettre vers 19h30. Les assaillants sont repoussés mais c'est la police qui met fin aux affrontements, 1h30 après leurs débuts. Finalement, les occupants tiendront jusqu'à la fermeture de la fac le 24 juin.

10 juin : reprise dans les entreprises. Le travail reprend rapidement après la signature des accords de Grenelle. Rhodia reprend le 10 juin. Berliet est l'une des dernières usines à redémarrer, le 20 juin.

Précisions
Cette chronologie des événements a été réalisée grâce au concours de Jacques Wajnsztejn, l'un des animateurs du Mouvement du 22 mars lyonnais. Il vient de publier le "Mai 68 et le mai rampant italien" (L'Harmattan, coll. Temps critiques).

Le Mouvement du 22 mars lyonnais est composé d'ex-membres de la Jeunesse Communiste Révolutionnaire (JCR, trotskystes) auto-dissoute et de personnes de sensibilité anarchiste. Ce "Mouvement" sera l'un des principaux animateurs de l'agitation étudiante.

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