"L'Affaire est dans le sac" par Fabrice Le Dantec

Certaines souffrent de genoux de travers, d'acné ou de moustache, moi ma jeunesse fut gâchée par un sac que j'aurais sans hésiter troqué contre l'appareil dentaire ou la paire d'oreilles d'éléphant de la première complexée venue. Le pouvoir d'obnubilation de cet accessoire fut si fort qu'il occulta tout autre tracas et me persuada qu'avant mes douze ans ma vie était belle et que je ne l'avais pas savourée. Sotte que j'étais !

La mise à sac de ma jeune existence tomba un dimanche de communion. Ma marraine Jacqueline s'était approchée de moi l'air ravi. Etait-elle consciente des conséquences dévastatrices de son geste ? N'étais-je pas, tout simplement, la nouvelle cible de ce sadisme générationnel dont certaines femmes ont le secret (j'en ai bavé avant toi ma fille, c'est ton tour) ? Maintenant que tu es une femme..., déclama ma sainte Nitouche de marraine devant l'aréopage des oncles et cousins moqueurs. J'en voulais à ma mère d'avoir cafté. Pivoine, je lui souriais. Elle continua : tu dois porter un sac-de-dame. Elle me tendit mon fardeau comme les Rois Mages ont dû remettre des cadeaux pas possibles à la Sainte Famille sur le départ pour l'Egypte.

J'allais défaillir. Pas le sac-de-mémé de la grand-tante Suzette ! Mentalement, je hurlais à la mort comme une bête blessée. Tellement pétant de vernis qu'il semblait plastifié, le coquin reposait dans son emballage d'époque. Je n'en veux pas ! Je le prends. Re-sourire. Merci, ma marraine. Claquage de bises hypocrites et prémonition de devoir affronter seule et contre tous l'enfer et la solitude des exclus.

Feu la grande tante Suzette aimait-elle son sac en croco " de Paris" années 50 avec fermoir doré en forme de pétale mou ? Il sentait le renfermé. Lui et moi, nous sommes haïs immédiatement. C'était une vieille connaissance. A cinq ans, il m'était tombé des mains. La famille avait hurlé. Souvenir du visage barbu furibond d'un oncle vieux garçon. Ce n'était pas un jouet. On m'avait refilé dare-dare un mini sac Barbie plus apte à satisfaire, pensait-on, mes pulsions féminines sans comprendre que ce qui m'attirait n'était pas le sac à main mais son contenu : un hectare de papier de soie rose plus léger qu'une aile de mouche. J'ouvrais le sac devant la famille figée dans une extase béate. Les enfants heureux sont si touchants, dit quelqu'un. Le fermoir fit clic. Ouverture du tombeau de Toutankhamon. Malédiction : plus de papier de soie à l'intérieur ! Je détestais pour la vie ma marraine qui m'arrachait de la bouche ma première madeleine de Proust pur beurre et la remplaçait par le boulet d'un bagnard victime d'une erreur judiciaire. J'étais l'affaire Dreyfus des communiantes de l'année 1980. Mais aucun Emile Zola ne tomba du ciel. La société m'abandonnait.

En ces temps-là, on ne disait pas vintage mais vieilleries. La sape d'époque n'était que fripe et rebut, et l'habit s'il ne faisait pas le moine pouvait très bien vous bricoler mine de rien une vocation de clarisse. Pendant les fêtes du mercredi après-midi, je m'abandonnais au voeu de silence et de tapisserie. Les Nelly Olson m'appelaient Pénélope. Qu'elle fasse un pas en avant ou lève la main, celle qui s'est trémoussée en boom sur du Patrick Juvet avec un sac petite-madame en bandoulière quand Sophie Marceau et ses jeans baskets devenait le canon définitif des références sexuelles de la jeune gent masculine en émoi. Où sont les femmes, devaient se demander dans la rue les garçons qui m'observaient goguenards, moi la pauvre martyre en jupe plissée Vertbaudet, sévèrement encadrée par mes tantes, grands-tantes et mère, contrainte par ces tyrans de porter la chose pour les grandes occasions catholiques (mon sac me rendit athée), les kermesses, les anniversaires au restaurant, le mariage du cousin Jean, six communions, deux enterrements, et une infinité de sorties. A quatorze ans je virais franchement autiste.

Je touchais tout à fait le fond à Paris pendant les soldes en famille. Dans le métro les filles Adidas gloussaient et les vieilles dames aux cheveux mauves m'adressaient des regards brillants de tendresse. Ringarde pour les unes, résistante pour les autres. Assez, avais-je envie de leur crier. ASSEZ ! Ces jours de port de sac obligatoire, je marchais côté circulation en priant pour un vol à l'arrachée. Mon heure viendrait.

Elle sonna l'année de mes seize ans. Fronde juvénile et sac Puma rouge acheté à Londres à l'occasion d'un séjour linguistique. Je me shootais à l'odeur de son plastique et me régalais de ses finitions industrielles. J'étais folle de mon sac Puma à la mode. L'autre fut consigné dans un placard d'embaumement en compagnie de quelques incunables familiaux qu'il n'aurait pas fait beau jeter à la benne. Bye-bye la malédiction de Toutankhamon, je reprends ma liberté et jurais d'être toujours à la page du dernier ELLE. Ma mère me demandait moins souvent que mes grands-tantes si on m'avait volé mon "beau" sac. Les grands-tantes moururent et maman se fit une raison. Par miracle, malgré mes débuts catastrophiques, j'eus une vie de femme et rencontrais mon mari l'année où Carlos chantait Le Tirelipimpon. Promesse d'amour éternel, liste de mariage pour éviter les mauvaises surprises et passage obligatoire tous les trois ans au Secours Catholique. En me débarrassant de tout je protégeais ma fille d'une erreur maternelle.

Les indices du retour en grâce du sac de la tante Suzette me passèrent d'abord un peu au-dessus la tête. Revenu par la petite porte, il se mit à pendre à l'épaule d'unetelle Faubourg Saint-Honoré ou de celle-ci sur les pages verglacées d'une presse féminine qui a vite faite de vous faire valdinguer dans le fossé à la première faute de conduite. Je restais coite devant une double page shopping d'automne. Là, au milieu d'accessoires tendance bourrés d'électronique miniature et de souliers à mille euros, un clone du sac-de-mémé de la tante Suzette. La journaliste (qui signait d'un pseudo derrière lequel se cachait forcément ma dernière grand-tante survivante), le style pompier et le conseil autoritaire, lançaient une fatwa contre les femmes qui se refusaient au vintage. Le nec plus ultra se trouvait être le sac en croco années 50 made in Paris. Et j'avais cette merveille dans mon placard ! Un cuir nickel, un fermoir d'horloger suisse, doublure sans tache et étiquette de musée.

Il ne tenait qu'à moi, petite caissière aux Galeries, de transformer ma vie en conte de fée, de me lever de mon fauteuil IKEA, de flotter sur le tapis FLY, d'ouvrir la penderie BUT pour réussir le casse du siècle, le coup de Jarnac de la femme de presque moins de trente-cinq ans, la botte de Nevers des suiveuses, et réaliser, enfin, la quadrature du cercle : pas un sous sur son compte en banque mais marcher main dans la main avec les filles de Vogue. Le pied !

Du jour au lendemain je l'aimais mon sac. Je devenais snob et m'en fichais ; j'avais le sac le plus envié de la capitale. On se regardait le matin. Il semblait me dire, tu vois que je ne suis pas le salaud que tu as cru. Je l'embrassais, émue. Et par ce baiser, j'effaçais le souvenir d'une adolescence ravagée. Je passais plus de temps dehors, je délaissais homme et enfant, j'essuyais les regards jaloux, refusais six mois de salaire pour un rachat scabreux et me laissais photographier par des japonais en rêvant de finir épinglée dans un cahier de tendances à Tokyo. Je riais comme dans un film de Jacques Demy et ne savais plus marcher. Oui, dans la rue je dansais plus que je ne marchais et contre mon flanc le sac de la tante Suzette virevoltait. Il était Nijinski, j'étais Isadora Duncan. Les hommes me regardaient différemment. Femme en vue, je papillonnais de-ci de-là avec mon sac. La pâmoison les menaçait à l'évocation de l'état neuf du carton d'emballage. Je haussais les épaules l'air blasé. On me disait chanceuse. Des femmes m'invitaient à des cocktails et me prenaient par le bras pour se rapprocher du sac parfait. Si on me prêtait des robes et des talents divers, on oubliait de me les réclamer. Défrayée, je vivais à l'hôtel. On me faisait la cour, je prenais des amants riches. Je divorçais, acceptais un poste dans les beaux quartiers, devenais conseillère en image, chroniqueuse à la télé, femme de l'année. Au sommet de la gloire, devant un podium Gaultier, une journaliste américaine me supplia de lever le coin du voile sur la prochaine tendance vintage. Alors j'eus cette pensée : la roue était en mouvement, le must have deviendrait has been et je redétesterai le sac de la tante Suzette. Je répondis, le croco et les années cinquante pendant deux ans. Et après ? insista l'américaine. Mais j'étais déjà loin. Près d'un buffet. Il me fallait de toute urgence une coupe de champagne, sinon j'allais dire des horreurs sur le Secours Catholique. J'avais été trop conne de leur donner mon sac Puma rouge from London.
Fabrice Le Dantec vit à Lyon. Il a 37 ans et s'est immergé dans l'univers d'Internet. Il jongle avec les mots et a ainsi obtenu, entre autres prix littéraires, le second prix du concours 2007 " La petite nouvelle de mode ". La mode l'amuse et il anime, avec sa compagne, un blog où tous deux commentent à leur sauce des images de mode chipées au gré des défilés.
(http://posthit.canalblog.com)

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