Fête du livre de Bron 2020 : la bibliothèque “Idéal”

Cette année, la Fête du livre de Bron se présente avec presque un mois d’avance et une bannière prometteuse : “Une soif d’idéal”. Sélection d’auteurs et de livres à découvrir du 14 au 16 février à l’hippodrome de Parilly… pour y tendre.


Ceci n’est pas un fait divers – Régis Jauffret

Régis Jauffret © Astrid di Crollalanza
Régis Jauffret © Astrid di Crollalanza

Après avoir exploré les destins tragiques du banquier Stern dans Sévère, de Josef Fritzl dans Claustria, ou de Dominique Strauss-Kahn dans La Ballade de Rikers Island, Régis Jauffret s’attache à élucider le mystère d’un autre personnage réel, mais cette fois inconnu du grand public : son père. Dans Papa (Seuil), c’est à partir d’une archive montrant ce dernier arrêté par la Gestapo que l’écrivain cherche à réunir les traces d’une existence discrète, marquée par le silence et la maladie. Il fait de son père une figure littéraire à part entière. (CM)

Grand entretien / Vendredi 14 à 16h, salle des Parieurs


Civilizations – Laurent Binet

Laurent Binet © Joël Saget / AFP
Laurent Binet © Joël Saget / AFP

À l’heure où l’on parle d’effondrement comme on respire (ou comme on ne respire plus, parce que le problème est davantage celui-ci), alors que l’Effondrement de Jared Diamond est quasiment devenu un guide pratique, il n’est pas inutile, si l’on considère l’histoire comme le contraire d’un processus objectivement nécessaire, de se poser des questions telles que celle-ci : que se serait-il passé si par extraordinaire Christophe Collomb n’avait pas découvert l’Amérique, ou si l’entreprise de colonisation qui allait s’ensuivre et tordre ainsi l’histoire du monde avait échoué et la civilisation pas disparu ? Avec des si on pourrait mettre Paris en bouteille mais ce serait manquer d’ambition au regard de ce qu’en fait Laurent Binet dans Civilizations (Grand Prix de l’Académie française), qui imagine un monde où ce serait les Incas qui auraient découvert et colonisé l’Europe, inversant ainsi les pôles de la domination. Il n’est guère nécessaire d’en dire plus pour faire l’article de ce livre ébouriffant et érudit. Juste que l’auteur dialoguera avec les deux historiens Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou, auteurs de Pour une histoire des possibles. Thème de la rencontre : “Le monde à l’envers”, forcément. (KM)

Le monde à l’envers – Table ronde / Samedi 15 à 11h, salle des Parieurs


Le Cœur de l’Angleterre – Jonathan Coe

Jonathan Coe © C. Hélie / Gallimard
Jonathan Coe © C. Hélie / Gallimard

Avec Bienvenue au club, Le Cercle fermé et Le Cœur de l’Angleterre récemment paru en France (admirablement traduit par Josée Kamoun), Jonathan Coe a bâti une sorte de cycle romanesque – appelé à se poursuivre – qui décrit l’Angleterre des dernières décennies. Bienvenue au club se penchait ainsi sur les années Thatcher, l’explosion du punk, à travers l’existence d’une poignée de héros que l’on retrouve dans les opus suivants, Le Cercle fermé évoquant la guerre d’Irak et le mandat de Tony Blair. L’œuvre de Coe offre d’ailleurs une sorte de pendant littéraire au cinéma de Ken Loach. La dimension sociale y est peut-être moins puissante, mais les ressorts psychologiques des personnages sont davantage mis à nu, subtilement analysés. Ceci posé, on peut parfaitement lire, et apprécier, le dernier roman de Jonathan Coe sans connaître les précédents. C’est ici l’Angleterre du Brexit, les limites du multiculturalisme et les ravages du populisme d’un Nigel Farage aussi bien que les excès du politically correct que la plume sarcastique de Coe place sur sa table de dissection. Non sans évoquer, avec une émotion subtile, les relations humaines, leur évolution dans le temps. On attend donc impatiemment la prochaine pierre à cet édifice romanesque et, auparavant, sa venue à l’événement brondillant. (CM)

Grand Entretien / Samedi 15 à 17h, salle des Parieurs


Une bête au paradis – Cécile Coulon

Cécile Coulon © Ed Alcock
Cécile Coulon © Ed Alcock

Nous l’avions évoqué dans ces colonnes en octobre, avec Une bête au paradis Cécile Coulon a écrit l’un des romans les plus passionnants de cette rentrée littéraire. Elle y tient parfaitement son objectif : “J’essaie de prendre mon lecteur à la gorge et de ne plus le lâcher.” Elle nous guide vers le Paradis, un éden rural qui vit en harmonie avec les saisons, même quand elles se détraquent. Le Paradis porte bien son nom : la grand-mère, Émilienne, y élève ses deux petits-enfants, Blanche et Gabriel, qui ont perdu leurs parents dans un accident de voiture. Elle est aidée de Louis, un adolescent qu’elle a recueilli et sauvé d’un père violent. Les deux enfants tentent d’oublier leur deuil. Ils pourraient presque y parvenir. Si l’adolescence ne leur donnait d’autres désirs, et le cortège de tracas qui l’accompagne. Blanche découvre l’amour dans une pièce qui surplombe la cour de la ferme, alors qu’un cochon est tué avec une effusion formidable de cris et de sang. Son amoureux est le BG (beau gosse) du village, Alexandre le bienheureux. L’avenir semble tracé : l’intégrer à la ferme et continuer avec son aide le rude métier de paysan. Il est fou de Blanche, mais il a d’autres rêves. Et le paradis va, inexorablement, devenir un enfer de bestialité… (CM)

Lecture musicale / Dimanche 16 à 13h30, au Magic Mirror


Nous étions nés pour être heureux – Lionel Duroy

Lionel Duroy © Joël Saget / AFP
Lionel Duroy © Joël Saget / AFP

Chez Lionel Duroy, l’écriture n’est pas une sinécure. Il est de ces écrivains obsessionnels qui aiment rouvrir sans cesse leurs plaies, pour voir ce qui s’en échappe. Ce serait vivable s’il ne parlait que de lui. Le problème, c’est qu’il implique dans ses récits (étiquetés “roman” en couverture) toute sa famille, ses compagnes, les morts comme les vivants. En 2013, son fils l’attaqua même en justice pour l’avoir décrit comme déséquilibré et drogué dans Colères, paru en 2011. L’écrivain revient d’ailleurs sur cet épisode dans son dernier opus, Nous étions nés pour être heureux. Il raconte un singulier repas auquel il convie sa nombreuse famille : ses neuf frères et sœurs, leurs enfants et les siens, ainsi que ses deux ex-femmes. Occasion rêvée pour Duroy de refaire l’histoire, revisiter sa généalogie familiale et régler, ou du moins essayer, les vieux comptes. Ce pourrait être pénible et ennuyeux, mais c’est tout le contraire. Tant l’écrivain parvient à pousser dans les tréfonds de chacun l’analyse psychologique. (CM)

Une famille idéale – Dialogue d’auteurs / Dimanche 16 à 14h, salle des Parieurs


Databiographie – Charly Delwart

Charly Delwart © Pascal Ito / Flammarion
Charly Delwart © Pascal Ito / Flammarion

Les amateurs de littérature belge – qui n’est pas un genre en soi mais marque un certain particularisme pour l’ironie mordante et l’absurde érigé en possible –, de Thomas Gunzig à Bernard Quiriny, se sont sans doute un jour pris d’affection pour le cas Charly Delwart, découvert notamment avec L’Homme de profil même de face. Depuis, l’auteur a fait son chemin et avec lui le temps de livrer à ses lecteurs son autobiographie, geste littéraire fort classique. Sauf que, Delwart n’étant pas du genre qui se mouche du coude quand il s’agit de piétiner les convenances, il a eu l’idée d’une “databiographie”, soit une manière d’enquêter sur quarante-quatre ans de sa vie, relationnelle, intime, sociale, à travers des chiffres, des ratios, bref des data (combien de mètres carrés il aurait pu acquérir à New York, Paris, Athènes s’il avait investi l’argent de sa psychanalyse dans l’immobilier, le nombre de fois où il est allé aux toilettes et pourquoi ou de questions existentielles qu’il s’est posées… ce genre de choses). Autant de données que l’auteur appuie d’anecdotes chargées de les incarner. Pour se faire une idée claire de cette fantaisie très sérieuse, le mieux est de la lire. Et/ou de venir écouter l’auteur lors de la rencontre-projection proposée à Bron. (KM)

Rencontre-projection / Dimanche 16 à 15h, salle des Balances


Le Ghetto intérieur – Santiago Amigorena

Santiago Amigorena © Hélène Bamberger
Santiago Amigorena © Hélène Bamberger

“Les plus désespérés sont les chants les plus beaux”, écrivait Alfred de Musset. On en aura la confirmation avec le dernier roman de Santiago Amigorena, Le Ghetto intérieur (P.O.L). S’inspirant de son grand-père maternel, il décrit l’existence d’un homme qui s’enferme dans un silence opaque. Pourtant, lorsque son héros découvre Buenos Aires, en 1928, tout lui sourit. Exilé, il retrouve en Argentine ses deux plus chers amis. Et il rencontre Rosita, une jeune femme dont la peau est une soie qui appelle les caresses. Son beau-père lui accorde sa confiance : il lui offre un magasin de meubles qui ne demande qu’à prospérer. Las, cette vie empreinte de douceur va prendre les couleurs d’un paradis perdu. D’Europe, du ghetto de Varsovie, il reçoit des lettres de sa mère qui lui décrivent l’occupation nazie, la barbarie. Il pressent que ses parents vont être déportés. C’est un roman douloureux et triste. Mais d’une beauté déchirante. (CM)

La mémoire et l’oubli Dialogue d’auteurs / Dimanche 16 à 15h30, salle des Parieurs


Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon – Jean-Paul Dubois

Jean-Paul Dubois © Guillaume RIvière
Jean-Paul Dubois © Guillaume RIvière

Ce n’est pas la première fois que Jean-Paul Dubois figure parmi les écrivains invités à la Fête du livre de Bron. Il est même l’un des plus fidèles auteurs de l’événement. Mais, cette année, dût son sens légendaire de la discrétion en souffrir, c’est un peu en vedette qu’il sera là. Il est en effet le dernier lauréat du prix Goncourt, pour son roman Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon. On a tout de même frôlé la catastrophe puisqu’il a devancé de seulement deux voix (sur dix) Amélie Nothomb, avec son énième ouvrage, Soif, au tout dernier tour de table (mais l’on ne crachera pas sur Nothomb ici, l’exercice est suffisamment en vogue ailleurs). Il importe surtout de noter combien le Goncourt, comme l’année dernière avec Nicolas Mathieu pour Leurs enfants après eux, a récompensé un excellent roman, accessible à tous. On y retrouve tout ce qui fait le talent si particulier de l’auteur d’Une vie française (prix Femina 2004), du Cas Sneijder, de La Succession ou encore du désopilant Vous plaisantez, monsieur Tanner. Un savant mélange d’humour, d’ironie et, surtout, d’observation humaine. Le tout servi dans une histoire habilement construite, comme toutes celles qui font des livres de Jean-Paul Dubois de véritables page-turners. “Lorsque j’écris, je ne perds jamais de vue mon histoire, je polis mon écriture pour trouver le mot et les détails justes, et je bannis tous les effets inutiles”, nous avait-il confié en 2011 à l’occasion de la sortie du Cas Sneijder. Nul doute qu’il s’est encore servi de cette méthode pour bâtir son nouvel opus. On y retrouve un de ses héros prénommé Paul, manière d’alter ego coutumier de l’auteur, qui affronte une incroyable série de déconvenues et catastrophes diverses. Dans les premières pages, il est en prison, avec pour compagnon de cellule un Hell’s Angel qui prend un malin plaisir à se soulager devant lui (la veine comique est intarissable chez Dubois). Il se remémore un passé radieux et un présent désolé, de l’enfance à Toulouse à sa découverte du Danemark, de son arrivée au Canada à son entrée à L’Excelsior, résidence pour retraités aisés où il sera un homme à tout faire, vraiment tout, infiniment dévoué. La femme qu’il aime pilote des avions au-dessus des forêts enneigées. Son chien n’a rien de stupide mais il est mortel, comme sa compagne… Les ennuis commencent avec le deuil de celle qu’il aime et un petit chef qui vient lui pourrir la vie. Il n’aurait pas dû, la patience de Paul a des limites. C’est le moment des coups d’éclat jubilatoires, des règlements de comptes brutaux où les faux-semblants explosent façon puzzle. Grand admirateur de John Updike, Jean-Paul Dubois est en effet hanté par la violence contenue, le désordre intérieur qui se manifeste soudain, rompant le cours faussement tranquille d’une existence corsetée. (CM)

Grand entretien / Dimanche 16 à 17h, salle des Parieurs


Fête du Livre de Bron – Du 14 au 16 février à l’hippodrome de Parilly

Pour une présentation générale de la manifestation et des auteurs présents, cliquer ici

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Fête du livre de Bron 2018, hippodrome de Parilly © Paul Bourdrel
En inscrivant sa programmation dans la thématique “Une soif d’idéal”, la Fête du livre de Bron a trouvé une fois encore un terreau propice à la réflexion et à la lecture, multipliant notamment, outre les grands auteurs, les approches audacieuses de la lecture publique.

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