Dostoïevski livré à la Meute

Le jeune collectif d’acteurs La Meute s’empare de la nouvelle de Fédor Dostoïevski Les Carnets du sous-sol. Déchirant.

Essentiellement composé de comédiens formés au conservatoire de Lyon, La Meute est un collectif formé en 2010. Mais il a déjà à son actif plusieurs spectacles, dont trois particulièrement réussis. Trois créations qui ont pour point d’ancrage un immense écrivain, Fédor Dostoïevski. Une œuvre romanesque qu’ils ont décidé de porter sur les planches avec la fougue et l’énergie de leur jeunesse, mais aussi, ce qui est plus surprenant et sacrément ardu, une vraie intelligence de son écriture et des grands thèmes qui la traversent. Après Le Grand Inquisiteur, variation métaphysique sur le retour de Jésus-Christ, empoignée par Florian Bardet, il y eut Looking for Karamazov, une adaptation théâtrale déjantée des Frères Karamazov.

Ce sont maintenant Les Carnets du sous-sol qu’ils ont placé sur le métier. Un monologue qui nous confronte à une manière d’archétype du héros dostoïevskien. Un homme qui déclare d’emblée : “Je suis un homme malade. Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir. Voilà ce que je suis.” Un homme foudroyé, dévasté par le malheur d’un destin irrémédiablement raté. Qui vit reclus dans un sous-sol où il mâche et remâche sa misanthropie, sa haine de l’humanité avec un humour désespéré. Il regarde le pus s’écouler de ses plaies avec une jouissance masochiste.

Humiliations

Il s’acharne à revivre ses pires moments, ceux qui l’ont conduit à la déchéance où il se trouve. Et, surtout, celui qui lui est le plus douloureux : un dîner calamiteux, où il est humilié par le peu d’amis –ou ce qui en tient lieu – qui lui reste. Repas suivi d’une virée au bordel, où il croise un être aussi perdu que lui, une prostituée sur qui il se venge de toutes les avanies qu’il a subies.

La première grande réussite de Thierry Jolivet, qui signe la mise en scène du spectacle, est de recréer les souvenirs du désespéré. Dans toute leur beauté sombre. D’abord sur une scène occupée par une table sur laquelle le festin va tourner à la beuverie, dans une ambiance digne du film Festen. Ensuite sur une scène aussi nue que les deux comédiens (Florian Bardet et Jessica Jargot, tous deux saisissants), qui s’y livrent à l’explication finale.

La seconde réussite de la pièce est d’avoir adjoint à la partition dostoïevskienne des extraits d’autres textes, signés d’auteurs comme Aragon, Céline, Bloy, Borges, Cioran… qui viennent encore renforcer sa puissance d’évocation. Un travail qui constitue un vrai exploit dramaturgique. On se retrouve littéralement emporté par la poésie des images, qui forment des tableaux vivants, magnifiés par une bande-son ad hoc. Et bousculé par les dialogues, qui interrogent en profondeur la condition humaine. C’est un spectacle total, qui s’adresse aussi bien à nos sens qu’à notre intelligence.

Les Carnets du sous-sol. Jusqu’à samedi 24 novembre et du 26 au 30 novembre, à 19h30, au théâtre de l’Elysée (Lyon 7e).

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