“Cão sem plumas” (Chien sans plumes) – Chorégraphie de Deborah Colker © Cafi
“Cão sem plumas” (Chien sans plumes) – Chorégraphie de Deborah Colker © Cafi

Chien sans plumes, une œuvre brésilienne choc à la Maison de la danse

Le Brésil, sa misère, ses fleuves, ses tragédies. Deborah Colker revient à Lyon avec une œuvre politique saisissante, “Cão sem plumas” (Chien sans plumes). À découvrir !

Brésilienne installée à Rio depuis de nombreuses années, Deborah Colker est une figure emblématique de la danse contemporaine. Elle propose Cão sem plumas, adaptation chorégraphique du poème éponyme écrit par le grand João Cabral de Melo Neto. Ce poème suit le cours du fleuve Capibaribe, traversant une grande partie de l’État du Pernambuco, sa terre de naissance. Il dépeint la pauvreté de la population riveraine et le mépris des élites.

Dans ce ballet porté par treize danseurs androgynes, la chorégraphe instaure une danse puissante mêlant contemporain, classique et tradition, qui fait corps avec la projection d’un film en noir et blanc. Réalisées par Deborah Colker et Cláudio Assis, les images – des paysages fascinants dessinés par la boue et la sécheresse – ont été captées lors d’un éprouvant voyage que la compagnie a effectué pendant vingt-quatre jours à travers des forêts vierges jusqu’à la ville de Recife.


ENTRETIEN

Lyon Capitale : Pourquoi avez-vous choisi ce poème ?

Deborah Colker : J’ai lu O cão sem plumas la première fois dans les années 1980, puis je l’ai relu en 2014 et ce fut pour moi un véritable choc, un coup de poing au ventre. Il parle de ce qui est inadmissible, inconcevable, de tragédie et de richesse, de la négligence et du mépris à l’égard des personnes et de la nature. Il décrit le fleuve Capibaribe avec sa force invincible, tous ces hommes qui vivent aux alentours et qu’il emporte avec lui, il raconte la vie dans les mangroves. Mais en fait il parle de tous les fleuves du monde. Dans la pièce, au début quand il coule, il est maigre, puis il prend de l’ampleur pour donner naissance à des hommes-crabes ou des crabes-hommes, des guerriers résistants qui se verront très vite niés dans ce qu’ils sont. Sur scène, les danseurs sont recouverts de boue et évoquent par leur démarche bizarre ces crabes qui vivent dans les mangroves.

Le titre, Chien sans plumes, est étrange. Que signifie-t-il ?

Cão sem plumas signifie chien sans luminosité, sans énergie et sans élégance. Le mot plume a ici le sens d’inspiration, de force vitale, et de fait il s’agit d’un chien abandonné, oublié et maltraité. On est bien sûr dans la métaphore, car un vrai chien n’a pas de plumes. C’est un animal indépendant qui peut soit être dans une maison, très proche de l’homme, soit errer et n’appartenir à personne. Cependant chaque chien devrait avoir ses plumes, son manteau. Un chien sans plumes est un chien sans son manteau impérial. L’image du “chien sans plumes” correspond bien au fleuve et aux habitants autour.

La construction du spectacle se fait dans un rapport images/film et corps sur scène. Comment avez-vous conçu le lien entre ces éléments ?

La danse est à la fois sur la scène et dans le film. La scène envahit le film qui, lui aussi, envahit la scène. Le lieu dont nous parlons est sur scène et dans le film : sa géographie, la terre fissurée, le maigre fleuve qui s’épaissit, un géant arrivant à la grande ville, la mangrove, la sécheresse… En même temps, la danse est dans le film, les danseurs hommes-crabes sont dans les images, boueux, nés de cette terre, de ce fleuve. Ils arrivent sur scène et sont aussi boueux. Scène et images sont dans la fusion.

Le travail sur les lumières semble important…

Oui, le travail de lumière est très important, parce qu’il fallait éclairer et révéler ce qui se passe sur la scène sans que les images perdent de leur force et aussi pour garder le contraste du noir et blanc. Il y a des moments où les images sont directement projetées sur les danseurs, ceci met en évidence la boue sur leur corps. Il y a des moments où la projection envahit toute la scène. À d’autres, j’utilise certains effets lumière pour avoir un focus particulier, pour que les danseurs se détachent justement des images.

Vous avez créé ce spectacle avant l’élection de votre nouveau président. Comment le percevez-vous, dans le contexte actuel du Brésil ?

C’est un spectacle intemporel et le poème aussi, car, même s’il a été écrit en 1950, il pourrait l’avoir été aujourd’hui. Il parle du mépris pour tout ce qui est noble et cher à notre existence. Sa force politique, sociale, émotionnelle et littéraire est toujours aussi palpable et ce qui était dénoncé s’est aggravé en 2018. C’est pour cela que lutter contre ce qui est inadmissible doit être notre mission d’aujourd’hui, car je pense que rien n’est impossible.

Avez-vous peur pour la culture et la danse au Brésil ?

Oui, j’ai peur pour la culture et la danse, peur du recul au Brésil mais aussi que le monde entier n’investisse plus dans la culture, l’éducation et les sciences, tout ce qui nous porte et nous fait avancer. Je crois profondément que l’art est une lutte, un moyen de transformation, de connaissance et qu’il incite au respect de l’autre. L’art est la recherche de la guérison, même de ce qui semble incurable comme la famine ou l’ignorance.


Deborah Colker / Cão sem plumas du 29 janvier au 2 février à 20h30 (sauf mercredi 30, 19h30) à la Maison de la danse

–> Bord de scène : rencontre avec l’équipe à l’issue de la représentation le 30 janvier

[Article publié dans Lyon Capitale n°784 – Janvier 2019]

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