Le cauchemar d’Erwin

Sous le glacis d’images léchées, le photographe et vidéaste Erwin Olaf ménage une inquiétante étrangeté. Il offre une vision cauchemardesque du monde, mais perd un peu de sa causticité avec le temps. Rétro à la Sucrière.

Photographe de studio, Erwin Olaf, né en 1959 aux Pays-Bas, a longtemps œuvré pour la mode et la publicité de grandes marques de vêtements (Chanel, Levi’s), avant de se tourner définitivement vers un travail artistique. De ce passé de modeux, Olaf a conservé l’esthétique léchée et le goût du glamour trash caractéristiques des années 1990 (comme chez David La Chapelle). Dès 1988, il frappe fort avec ses mises en scène boundage dans la veine d’un Joel-Peter Witkin (série Chessmen), ses mémés coquines (Mature, 1999) ou sa sanguinolente série Royal Blood (2000). Volontiers provocateur et néanmoins assagi dans le traitement de ses images depuis une dizaine d’années, il aime épingler une société justement tirée à quatre épingles, et met en scène des personnages dans des décors impeccables style années 1960.

La rétrospective qui lui est consacrée à la Sucrière met en lumière les obsessions de l’artiste : la question du genre, la sexualité, le jeunisme, le voyeurisme ou encore la solitude. Les œuvres sont d’autant plus glaçantes qu’elles sont d’une méticulosité tout à fait maniaque et nécessitent une équipe digne de Hollywood, entre décorateurs, maquilleurs, coiffeurs, costumiers et éclairagistes qui donnent à ces images leur touche éminemment cinématographique.

Feu l’enfant terrible

Sous le vernis, se cache forcément l’horreur ou la violence chez Olaf : la comptine enfantine dissimule l’horreur (Dusk et Dawn), l’amour paternel s’avère ambigu (vidéo The Keyhole, 2011) et la vie n’est jamais loin de la mort (triptyque d’autoportraits montrant Olaf passant d’un corps bodybuildé au stade gériatrique). L’univers plastique de l’artiste est cohérent, référencé, entre photographie, cinéma et peinture, et immédiatement reconnaissable dans son utilisation spécifique de la lumière, de couleurs savamment dosées, de types de personnages, de postures et de thèmes. Un travail basé sur la narration, séduisant d’un point de vue formel donc.

Mais quelque chose coince au niveau du fond, donnant le sentiment que l’enfant terrible des années 1990 enfonce des portes ouvertes, voire que son travail relève d’un “classicisme” de la subversion. On peut être vite lassé devant la famille sado-maso habillée de combinaisons latex dans des scènes de la vie quotidienne (même le fiston a droit à sa ball-gag), devant les clowns et les freaks orgiaques de la série Paradise The Club, à l’évocation de la pédophilie dans l’installation The Keyhole qui place le visiteur dans une situation de voyeur (non sans rappeler l’Étant donné de Marcel Duchamp), thème qui entre en résonance directe avec le chant diffusé en boucle dans Berlin, installation mécanisée orchestrant la ronde d’enfants étêtés autour d’un clown blanc en talons agenouillé, reprise de M le Maudit de Fritz Lang, ou encore devant l’esthétique IIIe Reich du pendant photographique de Berlin, qui revisite les anciens lieux du nazisme. Bref, des sujets sensibles et provocateurs qui apparaissent pourtant un brin faciles.

Sans doute ne sommes-nous plus choqués de rien, quotidiennement assaillis que nous sommes d’images noyant la gravité dans le banal et inversement ; ou peut-être Olaf a-t-il raison de dire qu’il s’est “assagi”, en traitant des sujets qui ne défrisent plus forcément ou déjà représentés par d’autres artistes. C’est finalement dans les œuvres où la carte de la subversion n’est pas d’emblée abattue/rebattue qu’Olaf emporte davantage l’adhésion, comme dans cette série de portraits de dos qui orne l’installation The Keyhole, image polysémique d’une humanité pudique, gênée, honteuse, qui semble ne pas avoir la conscience tranquille, et dont on ne cesse pourtant de sonder l’intimité.

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Émotions – Installations till 2012. Jusqu’au 30 juin, à la Sucrière, quai Rambaud, Lyon 2e/Confluence.

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