La Vie d'Adèle 1

La Vie d’Adèle : plus de pleurs que de mal

Mettons de côté la guéguerre Kechiche/Seydoux qui anime les médias depuis quelques semaines (le vrai scandale étant plutôt l’affiche du film, non ?), pour nous concentrer sur la matière première : beaucoup de larmes, de morve et de spaghettis pour parler d’amour, d’une belle histoire d’amour pourtant.

Adèle Exarchopoulos, dans La Vie d'Adèle © Wild Bunch Distribution

Adèle, 15 ans, lycéenne lilloise aux joues rouges et aux cheveux instables, est en plein chamboulement. Ses hormones la titillent, Thomas, un beau gosse de terminale, lui fait les yeux doux, les copines tchatchent et discutent sexe dans la cour du lycée… Bref, Adèle (du vrai prénom de l’actrice qui interprète le rôle, l’incroyable Adèle Exarchopoulos) devient un corps désirant et désirable. Mais les lèvres et les mains qui enflamment son corps la nuit ne sont pas celles du beau brun qui lui tourne autour, ce sont celles d’une fille aux cheveux bleus, croisée furtivement mais intensément dans les rues de Lille. Déstabilisation totale.

Cette fille, c’est Emma (Léa Seydoux), une lesbienne étudiante aux beaux-arts pour laquelle Adèle va nourrir un désir obsessionnel, jusqu’à lui vouer un amour total. Premières expériences sexuelles, vie de couple, entrée dans la vie active et chagrin d’amour… Adèle fait l’expérience de la vie et commet des erreurs à s’en brûler le cœur.

Adèle dans le viseur d’Abdel

Cette vie d’une jeune fille ordinaire (adaptée librement mais tout de même largement de la bande dessinée parue en 2010 Le bleu est une couleur chaude par Julie Maroh, oubliée au passage à Cannes) qui grandit sous nos yeux prend des atours naturalistes devant la caméra d’Abdellatif Kechiche, filmant une jeunesse comme il l’avait brillamment fait avec L’Esquive, mais qui confine ici à l’entomologie, tant il tient serrée la distance qui sépare la caméra de son sujet (deux caméras suivaient en permanence le visage des actrices). La Vie d’Adèle est un film presque exclusivement de visages, surtout celui d’Adèle (au point d’étouffer parfois, avouons-le, le spectateur attendant un plan d’ensemble qui vient rarement pour reprendre son souffle), comme pour rendre palpable le désir qui bout sous la peau. Et le désir, Kechiche le filme avec une justesse et une intensité remarquables (en très bon directeur d’acteurs qu’il est), à travers les regards, les effleurements des corps, les verbes, donc les bouches, puis les mains et les sexes. Les deux actrices offrent des prestations criantes de vérité, la jeune Adèle Exarchopoulos volant presque la vedette à la routière Léa Seydoux.

Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux, dans La Vie d'Adèle © Wild Bunch Distribution

Et puis, petit à petit, les insistances et les tableaux mal brossés de Kechiche essoufflent l’ouvrage, qui aurait pu être largement réduit (2h59, c’est beaucoup). Dès lors qu’il s’éloigne de ses visages fétiches, il filme sans grande finesse des milieux qu’il oppose, celui des prolos avec les parents d’Adèle, surconsommateurs de spaghettis bolognaises, contre celui des bourgeois, parents d’Emma, amateurs d’art, bouffeurs d’huîtres et passionnés de vin blanc, bref une lutte de classe pas très convaincante ; ou celui des artistes (milieu dans lequel évolue Emma devenue peintre) et leur débat entre adeptes de Schiele et de Klimt qui sonne faux, contre celui de l’Éducation nationale (Adèle devenue institutrice ne partage pas grand-chose avec sa compagne). Le film perd alors souvent en vigueur, en sensualité et gagne en redondance et lourdeur. Les (trop) nombreuses scènes lacrymales, la morve sous le nez qu’on n’essuie jamais, les spaghettis bolo qu’on aspire goulûment à s’en barbouiller les moustaches plusieurs fois dans le film, ou encore les scènes de sexe qui s’étirent, intenses – ce n’est pas là le problème, deux filles qui font l’amour, c’est pas des Bisounours qui envoient des arcs-en-ciel en forme de cœur –, dont la longueur et le cadrage (surtout la première, 7 minutes au compteur) posent évidemment question. On pense finalement moins au portrait intime d’un couple homosexuel qu’au fantasme masculin par excellence que Kechiche semble livrer sur un plateau de celluloïd…

Il y a de belles choses dans La Vie d’Adèle, de très belles choses (la scène de déni face aux accusations des copines, les premiers émois, ou encore les retrouvailles entre Emma et Adèle). Et pour celles-là, justement, le film bouleverse autant qu’il agace.

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La Vie d’Adèle, d’Abellatif Kechiche, 2013, 2h59, couleur. Avec Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos. Sortie en salles ce mercredi 9 octobre.

1 commentaire
  1. guidoline - mer 9 Oct 13 à 12 h 54

    D'abord et avant tout, il faut relire l'extraordinaire BD de Julie Maroh, 'Le bleu est une couleur chaude' qui a inspiré le film, comme vous le signalez. C'est une telle claque, qu'après on hésite à aller voir le film. Mais peu importe car on a passé un moment inoubliable.

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