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Stade de France : "à la merci des délinquants, de nombreux supporters étrangers ont avoué ne pas avoir osé se déplacer en-dehors du champ de vision des policiers"

Retour sur les incidents en marge de la finale de la Ligue des champions opposant Liverpool au Real Madrid à Paris avec Linda Kebbab, syndicaliste policière.

La soirée du samedi 28 mai, tant attendue par les fans de football, ne s’est pas déroulée comme espéré. Déception, débordements, désorganisation... Voilà comment peut se résumer la grande finale de la Ligue des champions opposant Liverpool au Real (0-1). Si le match battait  son plein à l’intérieur du stade, l’effervescence, bien que différente, était également présente à l’extérieur. 

A l’approche du début du match,  des milliers de spectateurs, munis de faux billets sont venus s’amasser devant le stade de France. Impuissants, les stadiers ont tant bien que mal tenté de contenir la foule. Enervés et frustrés, certains supporters n’ont, au final, pas pu assister au match, débuté avec plus de trente minutes de retard. 

Entre la vente de faux billets, le pillage de supporters, les heurts entre policiers et émeutiers, la grève du métro menant au stade, il est compliqué de s’y retrouver dans cet épisode chaotique.

La Vaudaise Linda Kebbab, déléguée nationale du syndicat Unité SGP Police – Force Ouvrière, a accepté de nous livrer son résumé et son interprétation de cette finale qui fait les choux gras des médias français et étrangers.

Linda Kebbab @ Astrid di Crollalanza

Lyon Capitale : S'il est fréquent que des effarouchements se produisent lors de matchs des émeutes de le sorte sont tout de même assez rares. Comment cela a-t-il pu se produire samedi soir ? 

Linda Kebabb : C’est une accumulation d’événements qui a mené à un gros effet domino. Si l’on prend très en amont, ces heurts sont au départ dus à l’émission massive de faux billets par Liverpool, dont une partie serait des codes barres édités sous plusieurs noms. Donc, est-ce que l’on peut parler de cyber défaillance de la part des sites sollicités par l’UEFA ? A côté de cela, on a une grève des transports qui a créé un déséquilibre sur l’afflux des personnes. La grève du RER D a entraîné un problème majeur de gestion des flux. Il faut ici pointer du doigt le manque d’anticipation des organisateurs du match. 

Tout cela a engrangé de véritables goulots d’étranglement, la fluidité étant rompue. Les détenteurs de faux billets ont tenté d’entrer dans le stade alors qu’ils avaient, pour beaucoup d’entre-eux, connaissance qu’ils n’étaient pas légitimes à assister au match. Ceux ayant réellement des billets étaient donc bloqués, contraints d’attendre. Impatients, certains n’hésitaient pas à pousser pour accélérer les contrôles car le temps filait. Cela a créé un danger immédiat, des émeutiers escaladaient même les grillages. Les stadiers  ont été tout simplement dépassés et ont donc fait appel aux services de police face aux mouvements de foule. On veut à tout prix éviter de nouveau un drame, comme en 85 en Belgique. 


"Des personnes ont profité de cet instant de chaos pour commettre des actes de délinquance extrêmement importants sur les supporters étrangers."


Les tensions sont assez vite montées. La police a eu notamment recours a une quantité importante de gaz lacrymogène. Ont-ils bien agi selon vous? 

Lors de mouvements de foule important, le mot d’ordre des policiers est "gaz lacrymogène". Ici, son utilisation avait pour but de faire reculer les gens afin qu’ils ne restent pas agglutinés sur les grillages, le risque étant qu’ils tombent sur les spectateurs aux alentours. Les images des policiers qui gazent tous ceux qui s’approchent des grilles et des portiques peuvent être choquantes. C’est triste, et je le comprends sincèrement, sauf que le gaz est la seule solution actuelle pour lutter efficacement dans ces situations.

Samedi soir, la police a donc été monopolisée car les stadiers n’arrivaient plus à agir seule. Le problème est que cela a mené à d’autres déséquilibres importants sur le schéma de protection de maintien de l’ordre des policiers. Des personnes ont en effet profité de ces instants de chaos pour commettre des actes de délinquance extrêmement importants sur les supporters étrangers. Certains se retrouvant dépouillés de leurs billets avant le match mais également dépouillés de leurs biens à la fin de celui-ci. 

Jean-Luc Mélenchon estime que les principaux responsables de ces heurts sont le ministre de l’intérieur et le préfet de police de Paris. Estimez-vous qu’il a raison ?

Je pense que Jean-Luc Mélenchon est constamment dans un schéma politique. En tant que policière je pointe du doigt la responsabilité de la préfecture de police qui n’a pas su s’adapter. En restant sur un schéma de maintien de l’ordre et en ne rentrant pas dans une forme de judiciarisation de l’action de police, les effectifs ont eu l’ordre de ne pas bouger et de ne pas passer aux interpellations. A côté de cela, de nombreux supporters ont avoué ne pas avoir osé se déplacer en-dehors du champ de vision des policiers car ils se retrouvaient à la merci des délinquants qui s’en prenaient à eux. Cela n’est pas normal ! Par contre, contrairement à M. Mélenchon, je ne pointe aucunement du doigt la responsabilité du préfet de police de Paris. Il suffit de faire un parallèle tout simple : les deux fans-zones, qui étaient entièrement sous la responsabilité du préfet de police de Paris, ont été très bien gérées.


"M. Mélenchon n’a pas eu un mot pour les personnes issues des quartiers populaires qui sont, en partie, tout au long de l’année, les cibles des délinquants qui ont sévis samedi soir."


Je pense que lorsque l’on a la prétention de vouloir devenir Premier ministre, il faut pointer du doigt tous les responsables. D’autant plus que M. Mélenchon n’a pas eu un mot pour les personnes issues des quartiers populaires qui sont, en partie, tout au long de l’année, les cibles des délinquants qui ont sévis samedi soir.

6 800 fonctionnaires de police ont été mobilisés pour la soirée. Selon vous, l’intensité des heurts peut être en partie due au nombre de policiers qui aurait été insuffisant ?

Non, ce n’est vraiment pas le nombre qui était insuffisant puisque sur les fans-zone tout s’est très bien passé. En réalité, le vrai problème, c’est le manque d’adaptabilité de la préfecture de police face à ces évènements qui n’étaient pas prévus. La préfecture aurait du tout simplement sortir de sa politique :  "on intervient le moins possible et on laisse les organisateurs être maitre de la situation". Il y a très probablement un comportement post-traumatique lié aux gilets jaunes où les modifications, sur l’instant, des schémas ont abouti à des blessures ou à des situations de dépassement. 


"Les Anglais n’ont pas trop de leçons à donner aux autres pays européens puisqu’en matière d’hooliganisme footballistique ils sont maîtres en la matière."


Les journaux anglais ne sont pas tendres ce matin avec la France. Qu’en pensez vous sachant que les faux billets proviennent des supporters de Liverpool ?

Ça, c’est de la guéguerre franco-britannique. Honnêtement, les Anglais n’ont pas trop de leçons à donner aux autres pays européens puisqu’en matière d’hooliganisme footballistique ils sont maîtres en la matière.  A côté de cela, il ne faut pas oublier, comme vous l’avez dit, que les faux billets proviennent exclusivement de leur côté. Et puis, il suffit de se tourner vers le passé récent pour remarquer que ce n’est pas la première fois que les supporters de Liverpool tentent de forcer les portiques pour assister à un match sans billets. 

Pour vous, qui est le véritable fautif dans cette histoire ?

Si le fautif est une cause, tout provient à l’origine des organisateurs privés : de l’émission des billets aux opérations de filtrage et de scanning des places. Après, il y a des coupables, ceux qui ont profité de l’occasion pour exercer de la délinquance ou tenter d’entrer gratuitement. Il faut aussi garder en mémoire le manque d’adaptabilité de la préfecture de police. Celle-ci absolument doit changer sa doctrine administrative dans des situations comme ça sous peine de ne jamais arriver  pas les JO 2022! 

 

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