Anne Gagneux et Amandine Chantharath, doctorantes à l’ENS de Lyon et lauréats du Prix international de la Fondation l’Oréal-Unesco

Femmes et sciences : "il faut vraiment oser se lancer !"

Anne Gagneux et Amandine Chantharath, toutes deux doctorantes à l'ENS de Lyon et lauréates du prix de la Fondation L'Oréal-UNESCO Pour les Femmes et la Science 2026, sont les invitées de 6 minutes chrono / Lyon Capitale.

Les Lyonnaises Amandine Chantharath et Anne Gagneux figurent parmi les 35 doctorantes et post-doctorantes récompensées cette année par le Prix L’Oréal-Unesco pour les Femmes et la Science France 2026.

Les deux chercheuses lyonnaises (avec un autre doctorante, Sibylle Grégoire, de l'Université Lyon 1) ont été sélectionnées parmi 820 candidatures, par un jury de plus de 50 membres de l’Académie des sciences.

Le Prix L’Oréal-UNESCO Pour les Femmes et la Science France est une reconnaissance majeure pour ces jeunes chercheuses à un moment clé de leur carrière. Chaque lauréate reçoit une dotation (15 000 euros pour les doctorantes, 20 000 euros pour les post-doctorantes) pour soutenir ses travaux. Elles bénéficient également de formations en communication et en leadership, pour mieux affronter le "plafond de verre" et mieux valoriser leurs recherches scientifiques.

Anne Gagneux a grandi à Clermont-Ferrand. Elle commence par une année d'architecture, avant de rejoindre les classes préparatoires puis l’École nationale des ponts et chaussées, où elle prend goût aux mathématiques. Une année de césure, entre une start-up et le coordinateur national pour l'intelligence artificielle, lui donne envie de faire de la recherche sur un sujet qui touche le grand public. Elle prépare aujourd'hui une thèse dans une équipe Inria à l'ENS de Lyon, sur les intelligences artificielles capables de générer et de restaurer des images.

Amandine Chantharath a grandi à Rillieux-la-Pape, en banlieue lyonnaise, dans une famille venue du Laos. C'est au lycée qu'elle découvre l'existence des grandes écoles. Après l'École normale supérieure de Lyon et plusieurs stages, dont certains aux États-Unis, elle prépare aujourd'hui une thèse à l'interface entre évolution, immunologie et microbiologie. Elle y étudie la diversité des défenses immunitaires du vivant. Marquée par son parcours, elle s'engage pour rendre ces voies plus accessibles à celles et ceux qui n'osent pas s'y projeter.

- Anne Gagneux
Décrypter la créativité des intelligences artificielles génératives
Doctorante - Ecole Normale Supérieure de Lyon, Laboratoire de l'informatique du parallélisme (LIP) (ENS de Lyon, CNRS, Université Claude Bernard Lyon 1), Lyon, France 

- Amandine Chantharath
Explorer la diversité des défenses immunitaires du vivant
Doctorante -Centre International de Recherche en Infectiologie - École Normale Supérieure de Lyon, Université Claude Bernard Lyon 1, Inserm, CNRS

Pour l'astrophysicienne François Combes, présidente de l'Académie des ciences et présidente du jury 2026, "le début d'une carrière scientifique est un moment de grande vulnérabilité, et c'est souvent
là que se joue la possibilité même de poursuivre. Ce qui décide de la suite tient beaucoup aux
conditions d'entrée dans la recherche, à la précarité des premières années et à la rareté des
soutiens au moment où l'on en a le plus besoin. En distinguant l'excellence de ces trente-cinq
lauréates et en leur donnant des moyens concrets de mener leurs travaux, ce prix leur dit
qu'elles ont toute leur place dans la communauté scientifique."

Lire aussi : Trois jeunes chercheuses lyonnaises récompensées par le Prix L’Oréal-Unesco pour les femmes et la science


La retranscription intégrale de l'entretien avec Anne Gagneux et Amandine Chantharath, doctorantes à l'ENS Lyon et lauréates du Prix international L’Oréal-UNESCO "Pour les Femmes et la Science" 2026

Bonjour à tous et bienvenue dans ce nouveau rendez-vous de 6 minutes chrono. Aujourd'hui, nous accueillons deux invitées : Anne Gagneux, bonjour, et Amandine Chantharath, bonjour. Vous êtes toutes les deux doctorantes à l'ENS de Lyon, l'une au Laboratoire de l'informatique du parallélisme, et Amandine au Centre international de recherche en infectiologie. Vous êtes toutes les deux lauréates du prix de la Fondation L'Oréal-UNESCO Pour les Femmes et la Science. Ce prix vous a été remis le 7 octobre dernier à l'Académie des sciences. Qu'est-ce que cette distinction change concrètement pour une doctorante en termes de visibilité, de réseau et de perspectives de carrière ?

Anne Gagneux : Il y a déjà une forte reconnaissance pour notre travail, mais aussi pour celui de l'équipe avec laquelle j'ai réalisé tous ces travaux pendant ma thèse. Nous formons également une promotion, nous ne sommes donc pas seules à recevoir ce prix. Nous sommes 35 et nous avons passé une semaine ensemble. Cela a créé un véritable esprit de promotion. Nous pouvons discuter entre nous, échanger et gagner en visibilité ensemble. C'est une force.

Amandine Chantharath : Tout à fait. Nous avons l'impression d'entrer dans une communauté de femmes scientifiques très inspirantes, ce qui nous motive beaucoup pour la suite.

Anne, vous travaillez sur les intelligences artificielles. Aujourd'hui, l'IA est entrée dans le quotidien de tout le monde. Nous utilisons chaque jour des IA capables de créer des images. Vous dites que nous comprenons encore mal comment elles fonctionnent et d'où vient leur créativité. Une machine peut-elle vraiment inventer ou ne fait-elle que recombiner ce qu'elle a déjà vu ?

Anne Gagneux : Ce sont deux questions assez compliquées. Tout d'abord, ces machines sont entraînées sur des images existantes, provenant par exemple d'Internet. Quand on demande à ChatGPT de générer une image de chat, il va produire une nouvelle image de chat, qui n'existait pas auparavant, alors qu'il pourrait simplement ressortir une image de chat déjà présente sur Internet.
Il est donc probable qu'il recombine des éléments de chats déjà présents dans les images sur lesquelles il a été entraîné. Nous ne comprenons pas encore très bien le mécanisme qui lui permet de produire de la nouveauté plutôt que de se contenter de recopier une image existante.

Il est également probable que la machine n'ait pas la capacité d'apprendre toutes les images présentes sur Internet. Plutôt que de toutes les mémoriser, puisqu'elle dispose d'une capacité limitée, elle les approxime. C'est cette approximation qui permet de générer de nouvelles images qui ne sont pas de simples copies.

Et comment s'assurer qu'une IA n'invente pas là où elle ne doit surtout pas le faire ?

Puisque nous ne comprenons pas exactement comment elle invente, il est encore plus compliqué de savoir comment l'empêcher d'inventer. C'est ce que nous appelons les hallucinations. Nous en avons probablement tous fait l'expérience, lorsque quelque chose d'anormal ou d'irréaliste se produit.
Mon travail est en quelque sorte un travail préliminaire pour comprendre et mieux contrôler ces phénomènes hallucinatoires, lorsque des choses imprévues se produisent pendant la génération.

Amandine, vous travaillez sur un sujet complètement différent. Vous étudiez les défenses immunitaires d'espèces encore peu connues. Quelle espèce vous a le plus surprise et quel type de découvertes espérez-vous faire ?

Amandine Chantharath : Pour le moment, je me concentre sur les vertébrés : les lapins, les poissons, les oiseaux, les reptiles et d'autres espèces de ce type. Une espèce particulièrement marquante est la chauve-souris, qui est porteuse de nombreux virus et qui reste souvent asymptomatique, alors que ces mêmes virus peuvent être mortels pour nous. Nous essayons donc de comprendre pourquoi.
Plus récemment, je constate également que les poissons possèdent énormément de défenses immunitaires que nous ne connaissions pas auparavant et dont nous pourrions nous inspirer pour l'humain. C'est ce qui m'intéresse.

Les poissons, c'est étonnant ! Je n'y aurais pas pensé, autant pour la chauve-souris. Amandine, vous avez grandi à Rillieux-la-Pape. Vous avez découvert l'existence des grandes écoles au lycée. Vous avez même renoncé à une classe préparatoire, si je ne me trompe pas, par peur de ne pas être à la hauteur. Que diriez-vous aujourd'hui à une lycéenne de banlieue qui n'oserait pas se lancer ?

Je lui dirais qu'il faut vraiment oser, en essayant le moins possible de se comparer aux autres. Ce n'est pas grave de faire des erreurs et les parcours sont rarement linéaires.
Il faut vraiment se lancer, oser envoyer des e-mails, par exemple, si des recherches les intéressent, contacter les chercheurs. Tout le monde est toujours content de parler de ses recherches, je pense, et cela peut ouvrir des portes.

Vous disiez que vous vous étiez un peu autocensurée ?

Oui, j'ai eu tendance à beaucoup me comparer aux autres tout au long de mon parcours. Comme vous le disiez, je n'ai pas voulu aller en classe préparatoire par peur de ne pas être à la hauteur. Finalement, j'ai quand même intégré une grande école et je m'en suis plutôt bien sortie aujourd'hui.

Vous êtes lauréates de ce prix Pour les Femmes et la Science. Chaque fois que nous invitons des femmes scientifiques sur ce plateau, nous abordons toujours le même sujet, depuis des années, parce qu'il n'est toujours pas résolu. La science reste un milieu très masculin. Les femmes sont soit surexposées, soit complètement en retrait. Plus de 20 ans après la création du prix L'Oréal-UNESCO, comment les choses ont-elles changé ? Comment ont-elles évolué ?

Anne Gagneux : Je travaille dans les domaines de l'informatique et des mathématiques. Je pense que c'est peut-être le domaine scientifique où la représentation des femmes dans les carrières est la plus faible. Dans les classes préparatoires en mathématiques et en physique, les femmes sont encore très peu présentes et je ne suis pas sûre que les chiffres aient beaucoup évolué en 10 ou 20 ans. En revanche, j'ai l'impression que les choses évoluent. Quand j'ai vu toute notre promotion, je me suis dit que nous n'allions pas nous censurer. Je pense que ce prix nous encourage à ne pas nous autocensurer.
Toutes les lauréates avaient très envie de poursuivre une carrière scientifique. J'ai donc l'impression que nous avons peut-être davantage de chances de continuer dans cette voie et de ne pas abandonner notre carrière scientifique à un moment donné.

Dernière question, très rapide : que diriez-vous à une jeune fille qui voudrait se lancer dans une carrière scientifique ?

Anne Gagneux : D'oser. Je pense que nous imaginons ces domaines très fermés. Au lycée, j'en avais une vision très restrictive. Je me disais que si je faisais des mathématiques, j'allais simplement résoudre des équations toute la journée. J'ai donc commencé par faire de l'architecture, justement parce que cela me faisait peur. Maintenant que je fais des mathématiques et de l'informatique, je me rends compte que c'est très varié. Je génère des images toute la journée, je réalise des expériences. C'est quelque chose que je ne connaissais pas et que l'on n'imagine pas au lycée. Il existe donc énormément de carrières et de domaines scientifiques très divers.

Merci à toutes les deux, Anne et Amandine. Vous êtes des exemples. Je le répète, vous êtes toutes les deux lauréates de ce prix de la Fondation L'Oréal-UNESCO. L'émission a été à la hauteur de vos parcours. Si vous souhaitez obtenir davantage d'informations sur tout ce qui vient d'être dit, rendez-vous évidemment sur www.lyoncapitale.fr. Merci beaucoup, au revoir.

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