Débat sur l'identité nationale : des textes d'internautes censurés

Ça commence mal pour le débat sur l'identité nationale. Vingt-quatre heures après le lancement du volet online de la consultation, des internautes se plaignent de censure sur le site dédié par le ministre de l'Immigration et de l'Identité nationale. En fin de matinée, ce mardi, deux riverains, frustrés, ont alerté Rue89.

La première s'appelle Agnès Lenoire, elle est enseignante et tient Doutagogo, un blog que je cite régulièrement. Ce matin, sur le coup de 9h30, elle a fait plusieurs tentatives pour poster un commentaire sur ce que le gouvernement valorise comme son « outil participatif ».

Raté : à 13 heures, toujours pas l'ombre du message sur le site. Alors que sa contribution n'avait pas grand chose de diffamatoire qui justifierait quelque modération à la hâche :

« Bonjour,

Réfléchir à une identité nationale hypothétique, c'est faire le lit du nationalisme, en douceur, l'air de rien. Notre identité est toute personnelle, toute intérieure, et si elle devait s'apparenter à autre chose qu'à l'intime, ce serait à l'Europe.

Ce débat-là s'oppose à l'idée de l'Europe qu'on a essayé de faire passer au moment de voter sa constitution. Maintenant que c'est acquis, on nous organise un joli petit repli sur nous-mêmes. On n'est plus à une contradiction près dans ce pays.

Cordialement,

Agnès. »

« Pour moi, être français c'est avant avoir honte de la politique d'immigration »

Quoique poli et en bon français, le message sera donc passé à la trappe. Idem pour quatre messages successivement envoyés par un autre lecteur de Rue89, Vincent. Ses tentatives infructueuses remontent à hier, lundi 2 novembre. Il a passé l'après-midi sur le site, et tenté plusieurs envois entre 16 et 18 heures, le jour du lancement du site. En vain également.

J'ai pu consulter son tout premier message, qui racontait l'histoire de sa copine, thésarde étrangère en proie aux galères administratives. Qui s'élevait aussi contre la récupération politique de l'idée d'identité nationale. Deux extraits pour vous laisser mesure que son texte, même s'il est peu flatteur, était sobrement troussé :

« Je me souviens que lorsque j'étais à l'école primaire, on nous apprenait ce que c'était que l'Europe et que d'être européen aujourd'hui.

Je pense que cette question est beaucoup plus pertinente que la question de l'identité de la France, qui même en matière de politique d'immigration, la raison d'être du charmant ministère à l'origine de ce pataquès, n'a aucune suffisance aujourd'hui en soi par rapport à l'Europe. »

« Tout d'abord je pense que ce “débat” n'en ait pas un et n'a aucune raison d'être au delà d'une stratégie pré-électoraliste de manipulation de l'opinion. J'espère que le nombre de messages formulant cet avis sera communiqué en plus du nombre de message postés afin de ne pas détourner l'opinion de chacun.

Pour moi, être français c'est avant tout avoir honte de la politique en matière d'immigration de mon pays. Cette politique me fait honte, au delà du traitement extrêmement choquant réservé aux réfugiés et immigrés en transit ou en attente de régularisation. »

« Cinquième message, merci de ne pas le “modérer” »

Raté aussi pour Vincent : nulle mention de son message et des tentatives suivantes sur le site dans lequel comme vous pourrez le constater vous-même. C'est seulement à sa cinquième tentative, et après avoir largement expurgé son texte que notre riverain finit par se trouver en ligne. Le voici pour info :

« Cinquième message, merci de ne pas le “modérer”… Trouvez-vous normal que les messages de modérer les messages ainsi ? Je souhaite simplement apporter mon opinion.

Je souhaitais dire que je trouve très effrayante cette question de l'identité nationale et que cela me renvoie aux difficultés régulièrement éprouvées par ma copine coréenne et étudiante en thèse pour obtenir le renouvellement de son titre de séjour.

Le traitement des étrangers en France me choque et je pense qu'aucune idée de la nation ne peut justifier cela.

Sinon, je me souviens que lorsque j'étais à l'école primaire, on nous apprenait ce que c'était que l'Europe et que d'être européen aujourd'hui. Je pense que cette question est beaucoup plus pertinente que la question de l'identité de la France, qui même en matière de politique d'immigration, la raison d'être du ministère à l'origine de ce “débat”, n'a aucune suffisance aujourd'hui en soi par rapport à l'Europe. »

Vous pourrez certes me dire que son ultime message a bien été publié, malgré sa tonalité plutôt sceptique. Mais il n'empêche que Vincent a bien l'impression d'avoir été blacklisté tant qu'il était plus critique.

« Serais-je encore français si je n'adhère pas à la définition »

Etrangement, plusieurs messages figurent sur le site, qui racontent des histoires de censure du même accabit. Exemple avec Kamik59, à 16h51 mardi 2 novembre :

« Dixième tentative pour exprimer mon point de vue sur ce débat… l'espérance et la persévérance française (merci au ministère pour ses modérations).

Oui je suis français… comme 62 millions de personnes. Oui je me sens français mais je ne sais pas le définir. Ai-je envie de définir l'identité nationale française ? Non. Pourquoi ? Parce que cela reste un sentiment, une sensation et je ne veux pas qu'une définition de l'identité nationale m'enlève ce sentiment.

Serais-je encore français si je n'adhère pas à la définition ? Aura-t-on le droit de m'enlever mon identité française si je vais à l'encontre de cette définition ? Un débat c'est bien, son utilisation politique c'est dangereux. »

Rue89 a contacté les services d'Eric Besson pour leur proposer de répondre aux critiques qui se multiplient sur la modération. Sans réponse pour le moment.

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