© Tim Douet
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Comment Collomb a "volé" l'Hôtel Dieu aux Lyonnais

Lorsqu'il occupait encore la mairie de Lyon, Gérard Collomb avait promis au milieu associatif que l'Hôtel Dieu conserverait un pôle de santé. Finalement, le bâtiment s'est exclusivement orné de luxueuses enseignes. Pour Jean-François Valette, qui a milité pendant des années pour la naissance de ce projet de santé, le nouvel Hôtel Dieu a perdu son essence historique et symbolique et trahi les Lyonnais.

Lyon Capitale : En quoi l'Hôtel Dieu a-t-il été volé aux Lyonnais ?

Jean-François Vallette : On a trahi les Lyonnais sur plusieurs aspects, et en premier lieu au niveau symbolique On a trahi l'identité de l'Hôtel Dieu, et par extension on l'a volé aux Lyonnais. On ne l'a certainement pas "rendu" comme on veut nous le faire croire aujourd’hui. Pendant des siècles, le bâtiment a été le symbole du christianisme social et de l'humanisme lyonnais, un havre pour les plus fragiles et les malades qui a fait la fierté de la ville. Tout au long de son existence, les habitants ont donné à l'Hôtel Dieu. Pour l’agrandir, l’adapter aux besoins de l’époque et aujourd’hui on sort brutalement de cette histoire qui est dans l'ADN de Lyon. Ce sont nos ancêtres depuis la nuit des temps qui ont financé le maintien et le développement de l'Hôtel Dieu. En faire exclusivement un hôtel et des commerces de luxe, c'est parjurer la mémoire de la générosité de milliers de lyonnais depuis plus de 1000 ans. L’Hôtel Dieu est devenu un lieu d'accueil des émirs du Golfe et des riches Versaillais en goguette à Lyon. On en a fait un espace huppé, symbole de la seule gastronomie, mais quels Lyonnais vont aller manger des truffes ou se payer des chambres de luxe ? Qui va chez Bocuse, tous les Lyonnais ? Certainement pas les plus modestes, encore moins les plus pauvres. Pour eux le souci c'est juste d'avoir de quoi manger. D’un lieu de soutien inconditionnel à toutes les fragilités, l’Hôtel Dieu va devenir un lieu d’exacerbation de toutes les frustrations sociales. En l’état, sans rentrer dans des débats sémantiques compliqués, "L'Hôtel de Dieu" n'est plus, il faut le débaptiser et organiser un débat dans cette ville pour trouver comment on va dédommager les plus vulnérables du vol historique qu'ils ont subi.

Quelle est la responsabilité de Gérard Collomb dans cette affaire ?

J.F.V : Avant son second mandat à la mairie de Lyon, Gérard Collomb avait demandé aux associations des propositions sur la santé publique. J’étais à l’époque assez séduit par ce maire. Son cabinet m’avait invité à être membre du GIPIV, un groupe de travail contre les discriminations, animées par Najat Vallaud-Belkacem.Un jour, la chargée de mission HCL de Lyon de Gérard Collomb m’appelle en me demandant si je veux bien contribuer au volet prévention santé de son programme. Je réunis mes collègues d’associations de santé publique et on sort plusieurs idées dont celle d’un pôle de prévention associatif novateur sur l’Hôtel Dieu. Une proposition reprise noir sur blanc dans une des versions du programme de campagne de Gérard Collomb. Mais curieusement, après sa réélection, on n’a plus eu aucun contact avec la mairie. Très inquiet pour ce beau projet, on a donc lancé une pétition pour un débat sur l'avenir de l'Hôtel Dieu. Thierry Phillip, alors Maire du 3e arrondissement de Lyon et vice-président chargé de la santé et des sports au conseil régional Rhône Alpes nous soutenait car c’est un passionné de santé publique et il est engagé dans la vie des associations. Il a démontré au maire que nous n'étions pas des illuminés et que nos propositions avaient du sens, si bien qu'il est devenu une sorte de médiateur entre nous. Trois mois après, avec le renfort des quelque quinze mille signataires de la pétition soutenant le projet, Thierry Phillip faisait voter par le conseil régional  un budget de 200 000 euros pour financer l’étude de faisabilité d'un pôle de prévention, le PRPS. Mais là, Gérard Collomb a sorti un autre argument de sa manche. Il a dit qu'il refusait qu'un centime d’argent public ne soit utilisé pour aider un financement privé. Et deux après, il annonce sans vergogne faire voter des millions d’euros d'aide de la métropole pour la cité de la gastronomie. Il a fini par se parjurer trois fois dans cette histoire !

Que contenait le projet du pôle santé PRPS ?

J.F.V : L'objectif était de faire un pôle de promotion de la santé libre d'accès pour le grand public. Un lieu d’animation multimédias, de formation, de documentation et de conseil pour tous les acteurs de la prévention de la région, mais aussi et surtout pour le grand public. L'objectif était aussi de continuer les activités ambulatoires ne nécessitant pas de prise en charge médicale lourdes, dans le respect de la réorganisation cohérente voulue par les HCL. C'était l'occasion de réunir dans un même espace de coopération et d'échange des dizaines d’acteurs disséminés dans la ville et souffrant de visibilité. On aurait pu y faire des expositions, recevoir des élèves, accueillir des familles aider toutes les organisations soucieuses d’améliorer la qualité de vie, bref, œuvrer avec toutes les populations contre le plus gros problème de notre époque : la réduction des inégalités sociales. On demandait 2000m² sur 60 000, autant dire une goutte d'eau. Notre budget de fonctionnement ne dépassait pas 100 000 euros par an, on a promis 6 millions à la cité de la Gastronomie ! Cherchez l’erreur.

Selon vous, quelle a été l'erreur de Gérard Collomb ?
J.F.V : Il s'est fait prendre par le vertige du pouvoir. Il s'est fait aspirer par la logique des puissants et s’est progressivement coupé des réalités sociales. Pour lui, le centre-ville de Lyon doit devenir un carré d'or, on l'a vu avec la rue Grolée par exemple. Comme beaucoup de socialistes arrivés au pouvoir, il a dilué ses idéaux. C'est triste, parce que je suis convaincu que c'est un homme de grande qualité qui aime profondément sa ville et un travailleur acharné. Mais il s’abandonne sans états d’âme aux sirènes trompeuses du libéralisme, dans l'idée que la logique du seul marché prime sur tout le reste. La reconversion de l’Hôtel Dieu, est assez représentative de la politique actuelle sur les migrants ou à Notre-Dame-des-Landes. Fluidifier les flux financiers et des marchandises, réprimer les migrations des plus fragiles, laisser se creuser les inégalités.

Aujourd'hui, quel message voulez-vous faire passer aux Lyonnais ?
J.F.V : Je leur pose la question, allez-vous faire tourner la "machine à fric" de l'Hôtel Dieu et ne pas questionner la trahison symbolique qui se cache derrière cette formidable architecture ? Leur dire aussi que la force de ce bâtiment est plus grande que la dérive de notre époque qui nous emmène dans le mur. Les grandes marques de l’Hôtel Dieu que l’histoire retiendra, seront toujours la solidarité, la fraternité avec les plus fragiles, l’espérance dans un monde plus juste et plus respectueux du bien commun. Si cet Hôtel Dieu millénaire a été bel et bien volé aux Lyonnais du XXIe siècle, il doit habiter leur cœurs pour toujours.

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