Bruno Galland, directeur des Archives du département du Rhône et de la métropole de Lyon, est l'invité de 6 minutes chrono/ Lyon Capitale.
Il dort depuis des années dans une boîte, à température et hygrométrie contrôlées, quelque part dans les sous-sols de la Part-Dieu. Pour trois jours seulement, il en sort. Lui, c'est le cartulaire de l'abbaye de l'Ile-Barbe, un rouleau de parchemin de 33 mètres de long, composé de 43 peaux de mouton ou de chèvre cousues les unes aux autres à l'aide de lanières de cuir, pesant plus d'une dizaine de kilos. Un objet étonnant et sublime, qui soulève autant de questions qu'il n'en résout.
Ce cartulaire, c'est-à-dire un recueil rassemblant les titres, privilèges et donations d'une abbaye, appartient à l'une des plus anciennes institutions religieuses de la région lyonnaise : l'abbaye de l'Île-Barbe, fondée sur un îlot de la Saône. Pendant des siècles, ses moines ont accumulé les biens, les droits et les exemptions avec la minutie de collectionneurs. Et en 1367, ils ont décidé de tout consigner. Non pas dans un livre. Non pas dans plusieurs volumes rangés dans une armoire. Mais dans un rouleau unique, démesuré, qui défie encore aujourd'hui toute logique pratique.

Car la question se pose immédiatement : pourquoi cette forme-là ? Le parchemin en lui-même n'a rien d'étonnant, la peau de mouton ou de chèvre, grattée, blanchie et tendue jusqu'à obtenir une surface d'écriture lisse, était au Moyen Âge un support bien moins coûteux et plus facilement disponible que le papier, dont la diffusion ne s'est développée qu'à partir du XIIIe siècle. Non, ce qui intrigue, c'est le choix du rouleau et d'un rouleau de cette taille. En 1367, le codex, le livre relié tel que nous le connaissons, s'était imposé depuis longtemps. Fabriquer alors un rouleau de 33 mètres, c'est un peu comme si, aujourd'hui, une entreprise choisissait d'envoyer ses contrats par télégramme.
Pourquoi ce choix ? "C'est encore une interrogation sur laquelle de nombreux savants se posent encore des questions", reconnaît Bruno Galland, directeur des Archives, avec une honnêteté désarmante. L'énigme reste entière. Ce qui est certain, c'est que les moines de l'Île-Barbe ont produit tardivement, et à une échelle démesurée, un objet que tout le monde avait abandonné.
Peu importe la raison : six siècles plus tard, cet anachronisme assumé allait nécessiter un sauvetage. Trois ans et demi. C'est le temps qu'ont passé les restauratrices des Archives à redonner vie à ce monument avant qu'il puisse être présenté au public. L'objet était dans un état préoccupant : peaux desséchées, craquelures, liens fragilisés. Il a fallu le dépoussiérer, le nettoyer, le gommer, consolider les coutures et l'humidifier avec soin pour éviter que le parchemin ne se fracture davantage. Une nouvelle boîte de conservation sur mesure a été fabriquée.

Le résultat de tout ce travail s'offre au public pour 72 heures. Pas les 33 mètres dans leur intégralité, il faudrait pour cela envahir le parking des Archives, mais 18 mètres soigneusement déroulés, qui occuperont l'intégralité de la salle de lecture. De quoi mesurer physiquement, viscéralement, l'étrangeté et la grandeur de l'objet.
Ce n'est pas la dernière occasion de croiser ce parchemin. Du 17 septembre au 2 novembre 2026, une exposition consacrée au travail de l'atelier de restauration des Archives présentera à nouveau plusieurs documents, dont ce grand cartulaire-rouleau. Mais pour ceux qui souhaitent le voir dès à présent, dans toute sa démesure déroulée, la fenêtre se ferme le samedi 25 avril.
Après quoi, il repartira dans sa boîte. À l'abri de la lumière, de la chaleur et du temps. Jusqu'à la prochaine fois.
Lire aussi : 43 peaux cousues entre elles, une dizaine de kilogrammes : l'un des plus longs parchemins de France à Lyon
La retranscription intégrale de l'entretien avec Bruno Galland
Bienvenue à tous dans ce nouveau rendez-vous de 6 minutes chrono. Nous accueillons aujourd’hui Bruno Galland, directeur des Archives du département du Rhône et de la métropole de Lyon.
Bonjour Guillaume.
On évoque un objet de 33 mètres de long, pesant plus d’une dizaine de kilos, constitué de 43 peaux cousues ensemble. Cela paraît mystérieux, on imagine mal un tel objet. Concrètement, qu’est-ce qu’un cartulaire rouleau ? Et pourquoi l’abbaye de l’Île Barbe a-t-elle choisi cette forme pour consigner ses actes ?
Concernant le choix de cette forme, je ne peux pas vous répondre. C’est encore une interrogation sur laquelle de nombreux chercheurs s’interrogent. En revanche, un cartulaire est un recueil de privilèges pour une abbaye. Plutôt que de le présenter sous forme de livre, il s’agit ici d’une série de peaux de parchemin cousues bout à bout et mises en rouleau, ce qui donne un objet très spectaculaire.
Très spectaculaire. Nous allons montrer des photos. Pourquoi utiliser des peaux cousues, alors que le papier existait déjà ? Pourquoi avoir choisi ce support ?
Le rouleau est un support très ancien dans les civilisations. On utilisait d’abord des rouleaux que l’on déroulait de gauche à droite, puis d’autres de haut en bas. On trouve des rouleaux d’enquête, notamment un très connu lorsque le roi Philippe le Bel a ordonné une enquête sur les Templiers. Il existe également de nombreux rouleaux de comptes. C’est un support pratique : on les déroule, on les consulte facilement, c’est plus maniable qu’un livre. On trouve aussi des cartulaires sous forme de rouleaux, c’est-à-dire des recueils de titres d’abbayes.
Dans ce cas précis, ce n’est pas très maniable.
Je suis d’accord, et c’est pour cela que cela suscite de nombreuses questions. Pourquoi l’abbaye de l’Île Barbe a-t-elle choisi un rouleau aussi volumineux pour recopier tous ses privilèges ?
Concernant les peaux, de quels animaux proviennent-elles ?
Il s’agit de peaux de chèvre ou de mouton, utilisées pour le parchemin.
Nous nous demandions, à la rédaction, si cela pouvait être des peaux de bovins. Pourquoi privilégier le mouton ? Peut-être parce que les abbayes possédaient des troupeaux pour la laine ?
Le parchemin est un support utilisé depuis le début du Moyen Âge. Auparavant, on utilisait du papyrus, mais il était plus difficile à se procurer. En revanche, la peau est facilement disponible, simple à travailler, et les techniques étaient bien maîtrisées. C’est pourquoi le parchemin est utilisé aussi bien pour les livres que pour les rouleaux.
D’un point de vue technique, comment transforme-t-on une peau brute en surface d’écriture ? Il doit y avoir des étapes de grattage.
Effectivement, il y a des étapes de grattage et de blanchiment, afin d’obtenir un côté peau et un côté chair. Il est plus facile d’écrire sur le côté chair. Ce savoir-faire était parfaitement maîtrisé au Moyen Âge.
Est-ce que cela coûtait moins cher que le papier ?
Non, ce n’est pas une question de coût. Le papier commence à se développer à partir du XIIIe siècle. Le rouleau présenté ici est exceptionnel par sa taille et son volume. Il date de 1367, à une époque où les rouleaux sont moins fréquents et où le livre tend à s’imposer. Cela pose également question : pourquoi un rouleau aussi grand et réalisé aussi tardivement ? C’est un objet qui suscite de nombreuses interrogations tout en étant très spectaculaire, ce qui explique notre volonté de le présenter au public.
Vous le présentez au public entre le jeudi 23 et le samedi 25 avril, avec une conférence que vous animerez le jeudi soir. Concernant la technique, comment ces peaux sont-elles assemblées ?
Elles sont cousues à l’aide de lanières de cuir et de fils, peau contre peau. Leur restauration a nécessité un travail considérable mené par des restauratrices sur trois ans et demi. Il a d’abord fallu évaluer l’état du rouleau, qui était très abîmé, avec des peaux desséchées. Il a ensuite été dépoussiéré, nettoyé, puis gommé. Les liens ont été consolidés et le rouleau humidifié.
Afin d'éviter que ca ne craquelle..
Exactement. Une nouvelle boîte de conservation a été fabriquée. Après un tel travail, il était essentiel de présenter le résultat au public. Dérouler 33 mètres n’est pas simple ; nous en présenterons 18 mètres, ce qui occupera toute la salle de lecture des archives départementales. Le résultat est impressionnant.
Vous le présentez donc au grand public pendant deux jours. Comment ce rouleau est-il conservé habituellement aux archives ? Il doit y avoir des contraintes d’hygrométrie et de température.
Nous disposons d’un bâtiment très performant sur le plan technique, situé près de la gare de la Part-Dieu, avec un contrôle précis de la température et de l’hygrométrie. Lorsqu’il n’est pas exposé, le rouleau est enroulé, placé dans une boîte adaptée et neutre, avec des supports pour éviter que son poids ne l’endommage. Il est ensuite conservé dans un espace offrant des conditions optimales de température et d’humidité. C’est pour cette raison que l’exposition au public est limitée à deux jours, afin de préserver cet objet très fragile.
Ce cartulaire rouleau est un objet inédit et rare. Nous vous donnons toutes les informations pour aller le découvrir et assister à votre conférence. Merci d’avoir participé à cette émission de 6 minutes chrono. Pour plus d’informations, rendez-vous sur lyoncapitale.fr. À très bientôt, au revoir.
