"L'infanticide, c'est la nature !"

La jeune fille a été transférée à la prison Montluc, au service médico-psychologique régional des prisons de Lyon. Après ce nouveau cas d'infanticide, entretien avec le médecin-chef de ce service, le psychiatre Pierre Lamothe.

Lyon Capitale : Existe-t-il des cas d'infanticides dans les prisons de Lyon ?
Pierre Lamothe : A Lyon, nous voyons en moyenne plus d'un cas par an. Une récente enquête statistique nous a permis de recenser 18 cas d'infanticides néo-nataux dans les prisons de Lyon depuis l'ouverture du service. Mais il n'y a pas de recrudescence d'infanticides. On en parle peut-être plus, mais on en voit plutôt moins.

Comment s'effectue la prise en charge d'une femme infanticide ?
Sur la prison Montluc, au sein du service médico-psychologique, nous avons une unité qui offre une prestation d'accueil à tous les entrants et une prise en charge relativement intensive des personnes qui en ont besoin. Cela va de la psychotique qui a fait un geste fou, comme cette dame qui a poussé quelqu'un sous un camion à la Guillotière il y a quelques années, à l'infanticide en passant par des "loubardes" plutôt psychopathes comme les garçons.
Dans le cas d'infanticide, surtout chez une personne relativement jeune, on met le paquet !

Qui sont les femmes infanticides ?
Il y a deux profils d'infanticides : la femme adulte qui aime être enceinte mais ne peut pas assumer d'avoir des enfants, et finit par laisser la preuve de son geste. On a feint de le découvrir avec l'affaire Courjault, mais c'est un grand classique ! Je me souviens de cette femme de policier de la région qui avait quatre enfants et a tué les quatre suivants. Elle avait laissé le huitième dans un sac portant son nom à côté des poubelles...C'est très différent de la jeune fille qui est souvent dans un déni de grossesse, qui se prolonge par un déni de naissance de l'enfant. C'est le cas typique de la petite lycéenne qui accouche dans les toilettes et qui abandonne son bébé à la mort, le plus souvent par absence de soins. Je me souviens d'une jeune fille qui a accouché dehors, une nuit d'orage de novembre, et dont le bébé avait roulé au bas de la colline. Elle n'a avoué que le lendemain mais les pompiers ont retrouvé l'enfant plusieurs heures après, qui s'en était tiré sans même une bronchite. Quand la vie est bien accrochée...
Manifestement, la jeune lyonnaise n'a pas abandonné son bébé mais l'a étouffé et poignardé...
Les jeunes filles infanticides se livrent rarement à des coups. Mais dans certains cas, l'effacement de la preuve peut être extrêmement violent ! Vous imaginez alors à quel point rencontrer à nouveau la vie va être un long travail psychiatrique. Il faut réconcilier la jeune fille avec elle-même, et lui permettre de devenir mère un jour.

A vous écouter, l'infanticide paraîtrait quelque chose d'assez "banal" !
Mais c'est la nature ! Tous les animaux font ça : les hamsters bouffent leurs petits ; le lion, s'il a faim, ne se pose pas de question, et mange un lionceau. C'est le thème mythologique de Chronos !

Etre humain, c'est justement renoncer à tuer nos enfants. C'est accepter que nos enfants nous survivent, c'est donc aussi accepter notre propre mort. Une naissance renvoie à notre finitude : je transmets la vie mais je n'en suis pas propriétaire, et je ne suis pas tout puissant. L'enfant n'est pas assujetti à notre désir de survie, il écrit sa propre histoire. La maternité est donc un mouvement d'abnégation altruiste. Une jeune fille immature n'est pas du tout prête à assumer cela, surtout si elle n'a pas connu elle-même des parents aimants, attentifs et oublieux d'eux-mêmes.

La jeune lyonnaise encourt une peine de prison à perpétuité. L'infanticide doit-il toujours être sanctionné par la prison ?
Il est très rare d'avoir affaire à une irresponsabilité pénale. J'ai vu des cas de débilité très avancée avec quand même la conscience d'avoir quelque chose dans le ventre. La plupart du temps l'infanticide a une responsabilité pénale et la sanction est nécessaire - pour faire son travail de deuil, et se reconstruire. Nous avons connu le cas d'une femme infanticide déclarée irresponsable pénalement et qui s'est suicidée, écrasée par le poids de la culpabilité. Mais la peine a une valeur symbolique : quel intérêt d'envoyer une jeune fille en prison pendant de longues années ?

Vous avez suivi un certain nombre de femmes infanticides. Est-il possible de se reconstruire après un tel drame ?
Sans me vanter, on sait faire ! Si ces femmes ont un minimum d'accès à la mentalisation, si elles peuvent exprimer des contenus psychiques et les mettre en lien avec leur histoire, ça marche assez bien ; on arrive à les réconcilier avec la vie.

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