Edito. De la Grande Rebeyne aux canuts, Lyon connaît la colère depuis cinq siècles. Mais le 17 octobre, quelque chose a changé : celui de la violence devenue spectacle.
Puis vint le 17 octobre. Noir, enflammé, assourdissant. Un chaos organisé par une bande de pillards et de Jacquou le Croquant des temps modernes. Des petits caïds et des casseurs "qui ne sont plus tant des hors-la-loi que l’expression la plus débridée de l’air du temps" pour reprendre la formule du politologue (Jérôme Fourquet) et du psychanalyste (Ruben Rabinovitch).
En premier, avant même que se mettent en branle les cortèges, sont arrivés les casseurs, des militants d’ultragauche, organisés et mobiles, qu’on raccourcit commodément dans le fourre-tout de "black blocs" (mais dont les membres appartiennent à différents courants anarchistes ou révolutionnaires). Puis a surgi une horde sauvage. Les pillards. On pense au western homonyme de Sam Peckinpah, cinquante ans plus tôt. L’histoire d’une bande de malfrats, de braqueurs et d’assassins et le pari de la violence révolutionnaire, qui répond au penchant et non au calcul.
Le penchant, justement. Celui du pillage et du désordre, sans stratégie ni revendication. C’est exactement ce qui s’est joué le 17 octobre : piller pour piller, casser pour casser, pour le seul plaisir de voir la ville céder. Une jouissance de la destruction. Une pulsion perverse.
Un étrange partage des rôles, une collusion entre deux profils, une coexistence. "Une convergence des violences", dit le docteur en droit public (Driss Aït Youssef). Des individus, silhouettes noires et cagoulées menaçantes, qui ne partagent pas nécessairement les mêmes objectifs mais peuvent se retrouver sur les mêmes lieux et prendre part aux mêmes affrontements.
Rien de neuf, pourtant, sous le ciel lyonnais. Tradition folklorique, rite démocratique, serait-on tenté de penser. On ne croit pas si bien dire. Jacquou le Croquant n’est pas une image en l’air. Car l’émeute a ses racines, ses codes, ses fêtes. Le sociologue (Loïc Wacquant) rapproche nos émeutes des jacqueries, ces révoltes paysannes qu’a connues périodiquement l’Occident du XVIe au XVIIIe siècle. L’essayiste (Hakim El Karoui) y voit, lui, un carnaval. Le grand renversement des valeurs et des rôles, où les faibles deviennent forts, où la périphérie, soudain au centre, est reine de la fête.
À ce jeu-là, Lyon connaît la partition par cœur. En avril 1529, face à la flambée du prix du blé, la Grande Rebeyne voit la foule piller les greniers des notables et des couvents. En novembre 1831, les canuts descendent de la Croix-Rousse, la Garde nationale tire et les Pentes se hérissent de barricades au cri de "Vivre en travaillant ou mourir en combattant". L’armée doit évacuer. Pour la première fois, une insurrection ouvrière tient une grande ville.
Un an plus tôt, Delacroix peignait La Liberté guidant le peuple. Lyon venait de lui donner chair. Suivront la Semaine sanglante de 1834, révolte ouvrière et républicaine que le canon de Louis-Philippe écrase aux Cordeliers avec plus de trois cents morts, la Commune brisée à la Guillotière en 1871, la "nuit rouge" de mai 68.
Cinq siècles de colère et une même géographie. Les décors de l’émeute d’aujourd’hui sont ceux d’hier. Mais ce qui relevait de l’exception est devenu habitude, l’émeute s’installe presque en "culture" (Fourquet). Le refrain se répand : "Si on ne casse pas, on ne nous entend pas." Nouveaux rites. Batman a jailli de l’Office du tourisme en flammes, poings levés, en signe de victoire. Un couple s’est embrassé rue de la République, au milieu du chaos, le temps d’une photo qui sera publiée dans la foulée sur Instagram ou TikTok. La violence, le dernier avatar de la société du spectacle. Ces images nous hantent parce qu’elles disent qu’un cap a été franchi.
Au XIXe siècle, on ne se contente plus de saccager et de piller, on se filme. On esthétise la violence et le chaos. L’émeute devient une épreuve esthétique. Les clips de pillages deviennent des blockbusters visuels, les selfies des trophées. Peckinpah filmait la violence au ralenti, les émeutiers la filment eux-mêmes en direct. Le philosophe (Gilles Lipovetsky) : "Autrefois, les éléments tragiques faisaient peur. Aujourd’hui, on les esthétise. On contemple ce qui normalement fait horreur." Le philosophe, toujours, (Éric Deschavanne, membre du Collège de philosophie) : "Le spectacle de la révolte tend à devenir la seule finalité de la révolte."

Danton, Robespierre, St Just guillotinés en 1794 après un an de Terreur.. Quel Spcetcale et sans émeute !
Et pas un mot sur ces chaines d'information en continuent qui se repaissent de cette "violence spectacle" en mettant en boucle les images les plus spectaculaires afin que le spectateur soit hypnotisé, et qu'il reste ainsi ensuite devant les écrans publicitaires, la (probablement) 1ère raison d'exister de ces chaines car "informer dans toutes ces dimensions" coûterait "trop cher" et parce qu'il ne faut pas donner la parole au peuple mais "guider politiquement la pensée du peuple".
Et ça ne date pas d'aujourd'hui ce traitement médiatique. Le "petit journal illustré" du début du siècle dernier fonctionnait aussi grâce à des dessins "d'événements spectacles".
Si on veut rester intelligent, identifions calmement toutes les suites de causes et d'effets. Ceci afin de les comprendre et de ne plus en être esclaves.