Dette record, taux en hausse : les voyants virent au rouge. Deux experts nous avaient pourtant décrit, dès 2022 et 2024, la mécanique à l’œuvre.
Alors que le gouvernement présente son budget 2027 dans un contexte de dette record et de hausse de son coût, les alertes ne datent pas d’hier. En 2022 puis en 2024, Jacques de Larosière, ancien directeur général du FMI, et Agnès Verdier-Molinié, directrice de l’Ifrap, détaillaient déjà dans Lyon Capitale les fragilités des finances publiques françaises et les risques d’une dette toujours plus lourde.
Jeudi 1er octobre, après des mois de préparation, le gouvernement a rendu sa copie, avant son examen par le Parlement au cours des prochaines semaines. Deux grands textes budgétaires ont été présentés et occuperont la discussion parlementaire au moins jusqu’à Noël : le projet de loi de finances (PLF), qui encadre les dépenses et les recettes de l’Etat, et le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS).
L’examen du budget 2027 s’ouvre dans un contexte particulièrement tendu, marqué notamment par le poids de la dette publique.
À la fin du deuxième trimestre 2026, la dette publique s’établit à 3 595,5 milliards d'euros, soit une augmentation de 59,6 milliards d'euros (après +75,8 milliards d'euros au premier trimestre 2026). Exprimée en pourcentage du produit intérieur brut (PIB), elle s’établit à 119% du PIB (après 117,5% au premier trimestre 2026). La hausse de la dette publique s’accompagne d’une baisse de la trésorerie des administrations publiques (-6,8 milliards d'euros après +21,3milliards d'euros), si bien que la dette nette (+68,2 milliards d'euros) augmente plus que la dette brute (+59,6 milliards d'euros) et s’établit à 111,4% du PIB (après 109,7% au premier trimestre 2026).
Quant au coût de la dette, il augmente. Les taux à dix ans auxquels la France se refinance ont dépassé 4,8 %, un niveau inédit depuis la crise financière de 2008. La charge de la dette devrait atteindre près de 80 milliards d’euros cette année et 91 milliards en 2027, selon le ministère de l’économie.
Début 2022, l'ancien président du FMI Jacques de Larosière avait établi, pour Lyon Capitale, un diagnostic éclairé sur la situation très dégradée de l’économie française. Il mettait en avant les nombreux retards accumulés depuis 45 ans par notre économie.
Fin 2024, Agnès Verdier-Molinié revenait sur les défis qui attendaient le Premier ministre de l'époque, Michel Barnier, la dette et le déficit publics de la France, “lanterne rouge de l’Europe”, le gel des dépenses “nécessaire”, les 30 milliards d’économies en 2025 que devait faire la France pour maîtriser sa dépense publique dans le but d’“éviter une cascade de nouveaux impôts et taxes dans le pays où les prélèvements obligatoires pèsent le plus lourd”.
Voici quelques extraits.
En définitive, la vraie question est de savoir ce qui qui se passe quand on a créé une quantité gigantesque de monnaie pour permettre à l’État de faire des dépenses publiques supplémentaires...
On pratique ce qu’on appelle de la "monnaie hélicoptère" c’est-à-dire que la Banque centrale européenne crée de la monnaie et la distribue à ceux qui en ont besoin pour qu’ils puissent consommer et investir. Ce n’est ni plus ni moins ce qu’on a fait : l’État a distribué de l’argent, émis une obligation, que la BCE a immédiatement rachetée en créant de la monnaie. On a aujourd’hui trois fois plus de monnaie en circulation qu’il y a dix ans. Il y a cinquante ans, on aurait dit que le coût de tout cela aurait été une inflation gigantesque. On sait aujourd’hui que dans les économies contemporaines, l’effet collatéral est celui la hausse des prix de l’immobilier et des actifs financiers. En France, les prix de l’immobilier ont ainsi augmenté de 7% – 26% au Japon, 11% en Allemagne, 8-9% au Royaume-Uni. En définitive, la facture de la résilience de nos économies est une hausse absolument déraisonnable des prix des actifs, et en particulier des prix de l’immobilier. C’est, en quelque sorte, une forme d’impôt sur le logement, puisque ceux qui doivent se loger, les jeunes notamment, vont payer trop cher leur logement. On lève ni plus ni moins une taxe sur les acquéreurs immobiliers.
Lyon Capitale : Jacques de Larosière, vous parlez de l’addiction de la France à la dépense publique. Comment la sevrer, la désaccoutumer ?
Jacques de Larosière : Le problème de la dette est celui de l’accumulation des déficits. La dette existe parce qu’il faut financer un déficit budgétaire annuel. Le général de Gaulle considérait qu’un budget devait être équilibré. Il a été impopulaire à cause de cela parce que ça supposait une pression fiscale et un effort d’économies. C’est cette situation budgétaire saine, qu’il a laissée quand il a quitté le pouvoir, qui a permis de nous endetter petit à petit à partir des années 60. Depuis cette période, le poids des dépenses publiques en France est passé de 35 à 53,8 % du PIB, soit une progression de plus de 50 % en termes réels en soixante ans. Nous sommes devenus les champions du monde de la spécialité. Si nous continuons à laisser gonfler la dépense publique et les déficits, nous aurons beaucoup de mal à être pris au sérieux et à influencer les affaires européennes. La vérité est que cette politique de croissance systématique de la dépense publique ne peut, étant donné l’importance de notre endettement public, que s’accompagner de prélèvements obligatoires et donc d’une diminution de la compétitivité internationale.
Le serpent qui se mord la queue. Peut-on dire que ces quarante années de "frénésie budgétaire" ont laissé notre pays mieux armé pour affronter les défis d’avenir ?
Non, malheureusement, on ne peut pas le dire : l’essentiel des dépenses publiques a été le fait d’opérations courantes et non d’investissements – les dépenses de fonctionnement, les prestations sociales et la charge de la dette représentent plus de 90 % du total. En d’autres termes, la plus grande partie de la dépense publique française a servi à payer les fins de mois et non à préparer notre pays pour l’avenir. Il faut savoir que l’administration publique, le corps des fonctionnaires de l’État et des collectivités locales, a augmenté deux fois plus vite, depuis vingt ans, que la population active. Par rapport à la population totale, le pourcentage de fonctionnaires est de 8,6 % en 2014. Cela s’explique en partie par la décentralisation qui a transféré une part importante des responsabilités publiques de l’État sur les collectivités locales. Mais cette explosion de la fonction publique territoriale ne s’est pas accompagnée, comme ça aurait dû être le cas, d’un dégonflement des effectifs d’État dont les responsabilités diminueraient. Le nombre a, en fait, augmenté entre 1980 et 2007 de plus de 400 000 agents. Ce scandale, car il s’agit bien de cela, a beau avoir été dénoncé par la Cour des comptes, à ma connaissance, l’Assemblée nationale n’en a jamais débattu. Il s’agit ici, encore une fois, d’un déni. Aucune entreprise privée ne pourrait survivre avec de pareilles méthodes. Nos dépenses administratives représentent l’équivalent de 56 % du produit national brut, alors que la moyenne de l’Europe est de 46 %. Dix points de PIB, c’est la différence entre la vie et la mort d’une entreprise.
Lyon Capitale : Agnes Verdier-Molinié, est-ce qu’on ne vit pas, aujourd’hui, sur un passé un peu glorieux de la France ?
Agnès Verdier-Molinié : Non. En fait, nous sommes les passagers clandestins de la bonne gestion des pays du Nord de l’Europe, notamment l’Allemagne et les Pays-Bas. Nous avons un taux sur notre dette, depuis le passage à l’euro, qui reflète plus la gestion publique des pays du Nord de la zone euro que la gestion française et nous en avons beaucoup profité pour nous endetter sans compter, tout en n’évaluant jamais comment était utilisé l’argent public… sans frein à l’endettement. Avec la remontée des taux, nous nous trouvons piégés par notre mauvaise gestion. Nous sortons de l’anesthésie déboussolés.
Le président de la commission des finances de l’Assemblée nationale, Éric Coquerel (LFI), explique que la réduction de la dépense publique creuse le déficit public. Vrai, faux ?
Ce qu’il dit est vrai, baisser la dépense publique baisse le PIB. Mais en fait, il y a deux manières de voir les choses. Soit on veut une économie qui crée de la richesse marchande et, à ce moment-là, on est focus sur le PIB marchand, c’est-à-dire le PIB qui crée de la valeur ajoutée. Soit on a complètement intégré le fait qu’on ne créera pas de valeur ajoutée marchande, pas autant que les autres pays du moins et, à ce moment-là on est dans une sorte de soutien perpétuel à l’économie par de l’argent redistribué qui soutient la consommation de produits importés, en creusant l’endettement et le déficit commercial de la France. En réalité, il faut baisser la dépense publique de façon intelligente : en volume, il faut la baisser plus vite que la baisse du PIB liée aux multiplicateurs budgétaires. En outre, si l’on cible les dépenses non productives, il est alors possible de baisser la dépense sans effet notable sur le PIB. C’est ce qu’a montré récemment le rapport Ravignon, en identifiant 7,5 milliards de dépenses doublonnées entre l’État et les collectivités territoriales. On est lanterne rouge de la zone euro sur ces sujets en déficit public et en dynamique d’augmentation de la dette. Cela fait peser un risque considérable sur la situation de nos finances publiques. Aujourd’hui, le Portugal emprunte moins cher que la France. Les enjeux sont colossaux.
Cette procédure peut-elle avoir un impact sur la note française des agences de notation ?
Effectivement, nous risquons d’être sanctionnés plus vite et plus violemment par les marchés que par la commission. Le sujet, en définitive, c’est la perte de confiance des investisseurs et quand cela se passe, c’est du jour au lendemain, sans préavis. Avec le climat d’incertitude que connaît actuellement la France, un décrochage sur les marchés peut survenir soudainement et de manière complètement imprévisible. La France devrait alors faire face à des taux d’emprunt beaucoup plus élevés, faire intervenir le FMI et la Commission européenne si la situation venait à se dégrader davantage et le payer ensuite sur quinze ans de remboursements d’intérêts et plusieurs années de politique d’austérité, de mise sous tutelle et de surveillance de l’état des finances publiques.
En Grèce, la troïka, le trio de créanciers composé de la Commission européenne, de la BCE et du FMI, a dicté des mesures très fortes en baisses de dépenses pour réduire au plus vite le déficit. Ce pays a été placé sous le supervision directe du FMI et de la Commission qui ont effectué des évaluations régulières pour mesurer l’avancée des efforts et identifier les aspects à corriger. Les gouvernements en place n’ont donc eu d’autre choix que d’appliquer ces recommandations (la plupart du temps par simples décrets ministériels), au risque de ne pas pouvoir obtenir le reste des fonds nécessaires pour financer le déficit et rétablir la stabilité. C’est pourquoi il serait plus judicieux de mettre en place les mesures de redressement des finances publiques avant la catastrophe, pour ne pas avoir à subir la situation dramatique de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal dix ans auparavant. L’immunité sur la dette française pourrait ne pas durer éternellement. Et la seule manière de rassurer est de présenter nous-mêmes un plan d’économies d’abord à court terme pour 2025 et ensuite d’ici 2030.
Lire l'intégralité des entretiens :
- Jacques de Larosière, ancien président du FMI : "la plus grande partie de la dépense publique française a servi à payer les fins de mois et non à préparer notre pays pour l’avenir."
- Agnès Verdier-Molinié est la directrice de l’Ifrap : L’immunité sur la dette française pourrait ne pas durer éternellement.

Merci à nos boomers retraités de la FP & leurs pensions mirobolantes!