Miossec

Miossec : Tonnerre de Brest

Avec un peu plus de trente ans de carrière au compteur, Miossec revient sur scène avec un album, Simplifier, qui explore une nouvelle forme d’épure, différente de ses fracassants débuts acoustiques. Et un EP qui présente quatre classiques revisités, dont la bombe originelle Non non non non (je ne suis plus saoul) qui le fit entrer dans le paysage musical français comme un éléphant dans un magasin de porcelaine.

Il y a quelque chose de pourri, en ce soir de février 1996, au royaume de la Variété française. Ce devait être la fête, le grand raout auto-satisfait de la musique hexagonale. Au lieu de ça, les Victoires de la Musique se fourvoient en décernant la Victoire de la Révélation féminine à la chanteuse Stephend, dont personne n’a entendu parler et dont personne n’aura plus de nouvelles par la suite. La jeune femme a juste pour producteur un proche du grand mamamouchi des Victoires et son trophée sème à juste titre le doute sur l’impartialité de cette cérémonie. Et sur le mode de scrutin : un vote par correspondance des professionnels. Le scandale est quasi immédiat.

Comme s’il avait pressenti la chose, anticipé l’imbroglio et le sommet d’hypocrisie, Dominique A, nommé cette année-là dans la catégorie Révélation masculine et pour cela chargé d’exécuter une version live du titre qui vient de le révéler sur un quasi-malentendu, Le Twenty-Two Bar, livre une prestation explosive. Il joue à mille à l’heure et modifie en direct les paroles de son tube devant un public liquéfié : “À la télévision française je chantais et devant moi les gens dormaient”, crache-t-il. A en a gros sur la patate : d’être nommé en tant que Révélation alors qu’il en est déjà à son troisième album, de constater que son Twenty-Two Bar est pris pour une bluette pop et lui pour un chanteur de variété parfaitement gentillet. Alors il balance ce qui, a posteriori, peut être vu comme un manifeste. Celui d’une nouvelle vague.

Car c’est aussi l’occasion pour le grand public de découvrir ce que l’on appellera bientôt la Nouvelle chanson française, qui rejette le conformisme de la variété classique, les aspirations commerciales, le formatage, et tout ce que cela implique. À l’époque, on est soit chanteur de variété, soit rockeur alternatif (en gros), mais une génération s’engouffre dans une brèche pour proposer autre chose : Dominique A est de ceux-là, avec entre autres les ressortissants de l’important label Lithium (où l’on retrouve Françoiz Breut, Diabologum, Bertrand Betsch, Jérôme Minière, Mendelson, qui triturent la langue pour lui rendre la grâce qu’elle mérite).

Comme un crabe déjà mort

Cette catégorie totalement artificielle, mais qui constituera malgré tout une sorte d’ordre chevaleresque, de confrérie pas exempte de complicité, comportera, et comporte toujours trente ans plus tard, une sorte de Sainte Trinité composée de Dominique A donc, de Philippe Katerine (qui œuvre alors dans une sorte de bossanova pleine d’ironie et prisée des milieux autorisées mais pas encore d’un public très large) et un certain Miossec, qui vient tout juste d’émerger.

Plus que n’importe lequel de ses collègues, ce chanteur largement trentenaire au nom qui claque comme un coup de trique est apparu dans le paysage comme un énorme pavé dans une toute petite mare. Et dans un grand marre, donc. À l’époque on a pu découvrir son coup d’essai fortuitement, en 1995, une nuit, au hasard du robinet à clips que M6 diffuse à pas d’heure pour les noctambules et les insomniaques. Et qui récompense les plus courageux par de jolies pépites de rock indépendant français ou anglo-saxon (que de découvertes faites à 3 h du matin quand télévision et radio sont alors les seuls canaux de défrichage, autre temps, autres mœurs).

Une nuit donc, la vision d’un type à califourchon sur une chaise de cuisine, et autour ben, une cuisine, justement, ou un troquet, une arrière-salle, quelque part au fin fond de la France. À ses côtés, deux guitaristes visiblement très nerveux exécutent un riff acoustique qui ne l’est pas moins, nerveux, école Violent Femmes, quand les cordes sont grattées à même le nerf. Le type, lui, a cette voix faussement douce mais au bord de l’éructation du type qui dessaoule à peine : “Je vous téléphone encore, ivre mort au matin / Car aujourd’hui c’est la Saint-Valentin / Et je me remémore notre nuit très bien / Comme un crabe déjà mort / Tu t’ouvrais entre mes mains / Ceci est mon vœu, ceci est ma prière / Je te la fais les deux genoux à terre / Non non non non non non non non non / Je ne suis plus saoul / Un peu à bout, c’est rien / Moi je crois en toi / C’est tout.”

Lampe frontale

C’est une espèce de folk tendu tel qu’aurait pu l’écrire Charles Bukowski (ou Richard Brautigan ou John Fante) s’il avait empoigné moins de bouteilles et plus de guitares. Un truc aussi déterminé que bancal où la musique s’emballe et les mots déballent, dégueulent, à coups de rimes approximatifs, de vers qu’on fait entrer aux chausse-pieds dans la mélodie. Ou comme on s’assoirait sur une valise trop pleine pour la fermer. Jusqu’à présent la chanson française évoquait l’amour et le romantisme dans des sortes de clairs-obscurs ou sous une lumière tamisée, Miossec, lui, leur braque en pleine face des luminaires chirurgicaux et s’équipe d’une lampe frontale pour explorer ses cicatrices. À preuve, son premier album dont est extrait Non non non non (je ne suis plus saoul) s’appelle Boire. Il y est question d’amours déchues, d’alcool, d’échecs, d’alcool, de la Bretagne, d’alcool, de dire merde à Dieu et au pape, d’alcool, de rhabiller Pasqua pour l’hiver, d’alcool, de sentir la bière et l’animal, d’alcool. Sa langue crue et son refus de la moindre concession esthétique (l’ensemble de l’album est composé de guitares acoustiques, à la manière du Leonard Cohen originel mais en plus atrabilaire) rencontrent un succès d’autant plus inattendu qu’avec Boire, Miossec a joué là son va-tout musical.

Poussé dans un quartier ouvrier de Brest où sa mère est employée à l’arsenal, Christophe Miossec a fait des études d’histoire et exercé pas mal de métiers : critique musical à Ouest-France et journaliste à La Réunion, nègre chez Gallimard, rédacteur de bandes-annonces chez TF1 (pour des dizaines d’épisodes de Columbo notamment, un exercice qui aurait beaucoup influencé son écriture). À côté, il fait longtemps de la musique dans les années 80 avec le groupe Printemps Noir (auquel l’autre groupe brestois Goûts de Luxe aurait emprunté un refrain pour accoucher de son tube Les Yeux de Laura) puis y revient au début des années 90 avec le guitariste Guillaume Jouan. Ils écument les bars et bâtissent une maquette de Boire qui fait un peu de bruit dans une presse spécialisée où on se la refile sous le manteau avant que le label Pias ne publie la chose dans une version guère plus élaborée.

Le destin est tout tracé : après Boire et ses 100 000 exemplaires comme tombés du ciel, et pas mal nourris par des tournées interminables aussi, Miossec livre Baiser (1997), plus électrique et pour lequel il dit s’être passablement auto-parodié. Puis À prendre (1998), selon lui plus sincère et qui lui vaut sa véritable consécration. Il commence notamment à écrire pour d’autres chanteurs, y compris quelques figures incontournables comme Stephan Eicher, Alain Bashung, Juliette Gréco, Jane Birkin et même Johnny Hallyday.

Ne me secoue surtout pas

S’il varie beaucoup les atmosphères et les orchestrations (accents country sur Brûle (2002), orchestral sur 1964 (2004) qui lui permet de passer un cap critique à 40 ans, pop presque guillerette sur L’Étreinte (2006), rock avec Chansons ordinaires (2011), folk avec Mammifères (2014) ou même électro avec le très surprenant mais très beau Les Rescapés (2018)) au fil de sa discographie, la patte Miossec est reconnaissable entre mille tant son écriture est singulière : qui d'autre est capable d'écrire un hymne pop sur un type qui a perdu son boulot, de l'intituler La Facture d'électricité et d'y écrire, en citant, l'un de ses maîtres, Henri Calet : “ne me secoue surtout pas car je suis plein de larmes” ? Les références littéraires sont d'ailleurs légion chez Miossec, même si souvent invisibles, comme avec le “Crachons, veux-tu
bien ?”
, emprunté à Aragon.

En 2023, avec Simplifier, disque plutôt déroutant, Miossec est revenu à une forme d’épure pourtant bien différente de celle des débuts mais qui en dit long sur la plasticité musicale de ce chanteur d’apparence plutôt marmoréen et donc sur le paradoxe Miossec, cette douceur agressive, cette modernité ancrée, cette dévastation florissante. Tout Simplifier a été écrit à partir d’une boîte à rythme sur laquelle le chanteur s’est calé comme il s’adossait jadis aux riffs aiguisés de Guillaume Jouan. Pour orner ces chansons, des guitares post-rock, atmosphériques, que l’on retrouve aussi sur la dernière publication en date du Brestois, un EP qui revisite en mode orageux quatre titres emblématiques de sa carrière dont La Facture d’électricité.

Et bien sûr Non non non non (je ne suis plus saoul) telle qu’elle aurait pu être écrite par un musicien de 2026. Comme si depuis 1996 et le manifeste involontaire de cette Nouvelle chanson française, depuis Boire, il s’était passé non pas trente ans mais un claquement de doigts. Un saut quantique. Le black-out qui suit une cuite une peu trop poussée. Et dont on se réveille en sursaut, une goutte froide sur la tempe.

Miossec – Le vendredi 2 octobre au Transbordeur

Laisser un commentaire

réseaux sociaux
X Facebook youtube Linkedin Instagram Tiktok
d'heure en heure
d'heure en heure
Faire défiler vers le haut