Sabrina Montanvert, responsable communication chez Handicap International, est l'invitée de 6 minutes chrono / Lyon Capitale.
"Elles restent des décennies et, quand les gens rentrent chez eux, ils sautent dessus." Sabrina Montanvert ne mâche pas ses mots lorsqu'elle évoque les mines antipersonnel, ces armes qu'Handicap International, dont elle est la responsable communication, qualifie de "sentinelles éternelles".
A l'occasion de la Pyramide de chaussures, qui se tiendra ce samedi 26 septembre à Villeurbanne, dans un contexte qu'elle juge particulièrement préoccupant, elle revient sur "le combat" que mène Handicap International depuis 1982.
Le principe de l'événement phare de l'ONG est connu : chacun dépose une paire de chaussures usagées pour former un édifice géant. Chaque paire symbolise une victime des mines antipersonnel ou des bombes à sous-munitions, et l'ampleur de la pyramide vise à faire pression sur les États pour qu'ils maintiennent l'interdiction de ces armes. Un message qui résonne avec une force nouvelle cette année, alors que plusieurs pays européens, dont la Pologne, la Finlande et les pays baltes, se retirent du traité d'Ottawa.
Un recul du droit international humanitaire
Pour les équipes de terrain, ce retrait dépasse la seule question des mines. "Ce recul signifie plus globalement un recul du droit international humanitaire, analyse Sabrina Montanvert. Jusqu'à présent, on assistait à une relative protection des civils." Or, selon elle, les conflits deviennent "de plus en plus violents" et la frontière entre zones de combat et zones arrière est "de plus en plus mouvante". Résultat : "On se rend compte que presque tout est permis, et notamment l'utilisation d'armes qui sont interdites."
Faut-il y voir l'échec d'un combat mené par l'association depuis sa création en 1982 ? La responsable refuse ce constat. "Non, on ne perd pas le combat, mais on le continue", rappelant que le traité d'Ottawa, signé en 1997, "a permis de sauver des milliers et des milliers de vies". Elle reconnaît toutefois la gravité du moment : "on est sur un point de bascule, il ne faut pas qu'on lâche."
Des armes qui ne disparaissent jamais
Car le problème des mines est loin d'appartenir au passé. Aujourd'hui encore, un tiers des pays sont pollués. Sabrina Montanvert cite l'exemple du Cambodge, dont le conflit est terminé depuis longtemps mais dont le sol reste truffé d'engins explosifs, ou encore celui de l'Afghanistan. Pire, ces armes se déplacent avec le temps, au gré des mouvements de terrain ou des inondations. "Quand on pense qu'on connaît la ligne où sont posées les mines, ce n'est pas nécessairement le cas."
Le déminage, lui, reste un travail d'une lenteur extrême. "Nos démineurs avancent centimètre carré par centimètre carré dans des couloirs qui font un mètre de large", explique-t-elle. De quoi mesurer l'ampleur de la tâche, alors que la Pologne a annoncé la production d'un million de mines antipersonnel.
Pour sensibiliser le public, la Pyramide de chaussures proposera des mises en situation permettant de vivre le parcours d'une personne blessée, en fauteuil ou avec une prothèse. "Quand il faut se remettre debout avec une prothèse et faire les premiers pas, c'est vraiment très, très, très difficile pour les personnes qui ont été blessées", souligne Sabrina Montanvert. Des démonstrations de déminage et des stands consacrés aux interventions d'urgence compléteront le programme. L'objectif est double : faire découvrir les métiers de l'ONG et mobiliser les citoyens "pour qu'ils témoignent de leur indignation contre les mines".
Le choix de Villeurbanne n'est pas anodin : le siège mondial de Handicap International s'installe cet automne sur le site de l'ancienne clinique du Tonkin. L'événement investira la place du Docteur-Lazare-Goujon, que la responsable qualifie de "véritable écrin" pour ce type de rassemblement.
La retranscription intégrale de l'entretien avec Sabrina Montanvert
Bonjour à tous et bienvenue dans ce nouveau rendez-vous de « 6 minutes chrono ». Nous recevons aujourd'hui Sabrina Montanvert. Bonjour. Sabrina Montanvert, vous êtes responsable communication et sensibilisation chez Handicap International. Alors, Handicap International, tout le monde connaît aujourd'hui, avec notamment la Pyramide de chaussures. C'est l'événement phare de Handicap International, c'est-à-dire que chacun vient déposer une paire de chaussures usagées et cela donne un édifice géant qui ressemble effectivement un peu à une pyramide. Chaque pierre symbolise une victime des mines antipersonnel ou des bombes à sous-munitions, et l'ampleur de la pyramide fait pression sur les États pour qu'ils maintiennent l'interdiction de ces armes. Cette année, les Pyramides de chaussures se tiennent dans un contexte qui est particulièrement préoccupant. Vous le dites, il y a plusieurs pays européens, la Pologne, la Finlande, les pays baltes, qui se retirent du traité d'Ottawa, qui interdit les mines antipersonnel. Concrètement, que signifie ce recul pour vos équipes de Handicap International qui sont sur le terrain ?
Ce recul signifie plus globalement un recul du droit international humanitaire. Jusqu'à présent, on assistait à une relative protection des civils. C'était vraiment dans la norme du droit international humanitaire : les civils ne pouvaient pas être pris pour cible. On se rend compte qu'avec les mines antipersonnel, par exemple, mais il y a encore beaucoup d'autres exemples, l'utilisation des mines antipersonnel en elle-même fait peser une menace sur les populations civiles. C'est vraiment, pour nous et pour les équipes sur le terrain, le témoin du recul du droit international humanitaire et de la mise en danger, sur le long terme, des populations civiles quand elles vont rentrer chez elles.
Mais comment expliquez-vous ce recul du droit international ? On se dit que le droit international, c'est gravé dans le marbre, qu'on n'y touche pas, et pourtant ?
On se rend compte que les conflits sont vraiment de plus en plus violents et que la frontière entre zones de conflit et zones arrière, pourrait-on dire, est de plus en plus mouvante. On se rend compte que presque tout est permis, et notamment l'utilisation d'armes qui sont interdites : les mines antipersonnel ou les bombes à sous-munitions.
On parle d'une reprise de la production de ces mines en Europe, notamment. Est-ce que, finalement, avec ce qui se passe là sous nos yeux, on n'est pas en train de perdre un peu le combat que Handicap International mène depuis 1982 ?
Non, on ne perd pas le combat, mais on le continue. Les mines n'ont jamais complètement disparu de la surface de la Terre parce qu'on a toujours un tiers des pays qui sont pollués. On dit que ce sont des armes du passé, mais nous, cela fait déjà depuis qu'on existe, depuis 1992 en l'occurrence pour les déminages, qu'on lutte contre les mines antipersonnel. De toute façon, c'est un combat qu'on maintient depuis toujours. Autre point important : le traité d'Ottawa, qui interdit les mines antipersonnel, est effectivement en danger, vous avez raison. Mais il faut se rappeler qu'il a été signé en 1997 et que, depuis sa signature, il a permis de sauver des milliers et des milliers de vies. Il faut vraiment lire le traité d'Ottawa sur le long terme. Là, effectivement, c'est un moment crucial. On est sur un point de bascule, il ne faut pas qu'on lâche, mais on a eu des acquis et toutes les vies qui ont été sauvées sont des vies précieuses.
Oui, mais vous faites bien de le dire : tout à l'heure, vous disiez qu'aujourd'hui, il y a un tiers des pays qui sont contaminés par les mines antipersonnel. Un tiers des pays.
Oui, par exemple le Cambodge. On ne pense plus au Cambodge parce qu'il y a très, très longtemps que le conflit au Cambodge est terminé. Le Cambodge est encore pollué par des mines antipersonnel. Il faut bien comprendre que les mines antipersonnel sont des armes qui sont posées par les belligérants, en général pour protéger des places, pour protéger des positions ou quand ils s'en vont. Mais elles restent et elles ne se détruisent pas. Elles restent des décennies et, quand les gens rentrent chez eux, ils sautent dessus. Le Cambodge est vraiment un bon exemple. En Afghanistan aussi, d'ailleurs. Il faut savoir, en plus, que les mines bougent dans le temps. Quand on pense qu'on connaît la ligne de front, qu'on connaît la ligne où sont posées les mines, ce n'est pas nécessairement le cas : elles peuvent bouger parce qu'il y a des mouvements de terrain, parce qu'il y a des inondations. Ce sont vraiment des armes qu'on appelle les « sentinelles éternelles ».
Les « sentinelles éternelles ». Samedi 26 septembre, le public pourra vivre le parcours d'une personne blessée, en fauteuil ou avec une prothèse. Pourquoi ce choix de la mise en situation ?
Parce qu'on ne se rend jamais mieux compte que lorsqu'on assiste de visu à la difficulté de se remettre debout avec une prothèse, par exemple. Cela n'en a pas l'air, on ne se pose pas la question, mais quand il faut se remettre debout avec une prothèse et faire les premiers pas, c'est vraiment très, très, très difficile pour les personnes qui ont été blessées. L'idée est donc de mettre en situation pour s'en rendre compte. On va aussi proposer des séances de déminage. C'est intéressant parce que les gens vont pouvoir voir concrètement, sur le terrain, comment on démine. Et là, quand la Pologne annonce un million de mines antipersonnel produites, quand on se rend compte du temps qu'il faut pour déminer une mine, on mesure l'ampleur du travail qui s'ouvre devant nous.
Et justement, quel est le temps qu'il faut pour…
Nos démineurs avancent centimètre carré par centimètre carré dans des couloirs qui font un mètre de large. Donc, centimètre carré…
Cela donne une idée de l'ampleur…
C'est ça.
L'ampleur du travail. Finalement, pour ceux qui ne connaissent pas ou pour ceux qui n'ont jamais participé, en quelques mots, rapidement, à quoi sert une Pyramide de chaussures de Handicap International ?
Une Pyramide de chaussures sert déjà à rencontrer les gens parce que, comme vous le disiez, il va y avoir beaucoup de stands où l'on va pouvoir faire des mises en situation. On va pouvoir expliquer nos métiers. On va aussi, par exemple, expliquer ce que c'est qu'intervenir en situation d'urgence. Quelles sont les questions que nos équipes se posent quand elles doivent intervenir, par exemple sur une catastrophe naturelle ? Comment accède-t-on à la zone touchée et aux populations ? Qu'est-ce qu'il faut qu'on emmène avec nous ? C'est très, très concret et c'est aussi un moment où l'on mobilise les citoyens pour qu'ils témoignent de leur indignation, pour qu'ils témoignent de leur indignation contre les mines. C'est vraiment à la fois le militantisme, le plaidoyer, mais également être au plus près des gens qui font notre organisation.
Et puis, ma toute dernière question : cette année, vous allez à Villeurbanne. Pourquoi Villeurbanne ?
Cela s'inscrit dans une logique plus globale parce que le siège mondial de Handicap International déménage à Villeurbanne cet automne. On va déménager sur le site de l'ancienne clinique du Tonkin et, dans le travail qu'on a conduit avec la ville, on a également fait bouger les Pyramides. On se retrouve sur la place du Docteur-Lazare-Goujon, qui est un véritable écrin pour organiser ce type d'événement.
Rendez-vous donc samedi 26 septembre sur cette place à Villeurbanne. Et pour plus d'informations sur l'actualité lyonnaise, évidemment, c'est lyoncapitale.fr. Merci beaucoup.
Merci, au revoir.
