Portrait de Catherine Nichols – Biennale d’art contemporain de Lyon 2026. Photo : Blandine Soulage

Entretien avec Catherine Nichols, commissaire de la 18e Biennale d’art contemporain de Lyon : “Créer des situations où chacun peut rencontrer de nouvelles idées”

Avec une participation jamais vue de 118 artistes internationaux dont 68 % de femmes (42 nationalités, 65 créations, 12 nouvelles adaptations), déployée dans onze lieux, la 18e Biennale d’art contemporain de Lyon est conçue par l’historienne de l’art et commissaire australienne Catherine Nichols. Elle a choisi d’orienter son propos sur la notion d’économie énoncée par l’artiste français Robert Filliou, “une économie poétique” qui mêle l’art à la vie, prenant comme point de départ les traboules lyonnaises.

Lyon Capitale : Comment êtes-vous passée de la découverte des traboules à cette thématique : “Passer d’un rêve à l’autre” ?

Catherine Nichols : Au fil de mon séjour à Lyon, j’ai été fascinée par ces passages cachés qui relient rues, quartiers et pans d’histoire. Ce sont des espaces de circulation qui marquent aussi des passages entre différentes parties de la ville et différentes périodes de son histoire. On comprend à quel point la ville de Lyon a été façonnée par la circulation des personnes, des marchandises, des technologies et des idées. Elles témoignent de l’histoire du commerce, de l’industrie et des échanges qui caractérisent la ville. Le titre “Passer d’un rêve à l’autre”s’inspire de la notion d’éveil historique de Walter Benjamin – ces moments où une vision du monde cède la place à une autre. Les traboules semblaient incarner ce passage et sont devenues une manière d’appréhender Lyon, c’est à partir de là que le projet curatorial s’est déployé.

L’une des questions centrales de la Biennale est le rapport entre imagination politique et imagination économique.

Oui car l’organisation de nos économies est indissociable de celle de nos vies, de nos relations et de nos sociétés. On réduit souvent l’économie à la seule finance mais elle reflète aussi ce qu’une société choisit de valoriser, de préserver et d’investir. C’est pour cela que Robert Filliou a été une référence si importante pour moi. Son concept d’économie poétique considère la créativité, la bienveillance, la générosité et l’amitié comme des formes de valeur. La Biennale prend cette conception élargie de l’économie comme point de départ, l’explorant à travers trois prismes différents : existentiel au macLYON, relationnel au musée des Tissus et industriel aux Grandes Locos.

Comment avez-vous intégré ces notions dans vos choix artistiques et comment les artistes les intègrent-ils dans leur travail ?

Au macLYON, les artistes explorent les questions de vie et de mort, d’héritage, de dette et de valeurs qui façonnent notre existence. L’œuvre de Mikala Dwyer Les Divisions, Soustractions et Additions : Séance pour les Vers-Araignées entrelace l’histoire lyonnaise de la production et du commerce de la soie avec les questions d’héritage, de transformation et des forces invisibles qui continuent de façonner le présent. Au musée des Tissus, le projet collaboratif de Mikhail Karikis avec des jeunes propose l’écoute, la solidarité et la créativité collective comme formes de richesse, démontrant comment le soin et le lien humain peuvent devenir les fondements d’une autre économie. Aux Grandes Locos, Rustine de Perrine Lacroix s’appuie sur une collaboration avec le fabricant français de caoutchouc Rustin pour retracer l’histoire du travail et de l’extraction coloniale inscrite dans les matériaux industriels, tout en examinant les pratiques de réparation. Ensemble, ces œuvres interrogent les économies existantes et questionnent leur réévaluation et leur réinvention.

Quel est le rôle d’une Biennale telle que vous l’avez conçue ici ?

Créer des situations où chacun peut rencontrer de nouvelles idées, des perspectives inédites et, surtout, se rencontrer. L’art permet de créer un espace propice à la diversité des modes de pensée, c’est pour cela qu’il y a autant d’artistes sur cette édition. Dans les trois lieux principaux se trouve “La Fête permanente”inspirée du concept de création permanente de Robert Filliou, des espaces conviviaux où les visiteurs pourront s’asseoir, discuter, écouter, créer, voir des performances. De nombreux artistes intègrent la participation à leur pratique. Ainsi Ode to All d’Oda Haliti est un atelier où les visiteurs pourront contribuer à la création d’un label de musique et collectif de DJ, piloté par la communauté et développé avec des partenaires lyonnais et philippins. L’œuvre explore la musique comme performance mais aussi comme une économie alternative fondée sur la collaboration, l’échange et l’entraide. Avec Office Monsters,Mette Sterre transforme son espace aux Grandes Locos en une sorte de patinoire, où les visiteurs déambulent sur des chaises de bureau à roulettes, propice au jeu collectif et à l’imagination. Les conversations, les rencontres, les collaborations et les moments de convivialité qui émergent à chaque fois font partie intégrante de l’œuvre.

Y a-t-il des préoccupations majeures communes aux artistes ?

L’un des aspects les plus frappants de la Biennale est la diversité des œuvres présentées couvrant des générations, des régions et des pratiques artistiques très différentes. Ce qui les unit, à mon sens, c’est un intérêt pour les économies, appréhendées comme les modes d’organisation et de pérennisation de la vie, les processus imbriqués par lesquels s’échangent ressources matérielles et immatérielles. Les œuvres explorent les économies d’extraction et de réparation, de travail et de technologie, d’écologie et de migration, de mémoire et de solidarité. Beaucoup imaginent comment ces économies pourraient être organisées différemment ou expérimentent concrètement des alternatives.

18e Biennale d’art contemporain de Lyon - “Passer d’un rêve à l’autre”. Du 19 septembre au 13 décembre - labiennaledelyon.com

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