Frapper les trafiquants au portefeuille plutôt qu'au stock. C'est l'une des priorités de la police du Rhône, qui voit les circuits de blanchiment gagner en ampleur et en sophistication à mesure que prospère le narcotrafic.
30 millions d'euros d'avoir liés au trafic de stupéfiants ont été saisis au premier semestre 2026 à Lyon. Plus que pour toute l'année 2025. "Les flux financiers augmentent à la mesure d'augmentation du trafic de stupéfiants" explique Nelson Bouard, directeur départemental de la police national du Rhône. Or, le trafic de stups est en croissance constante. Exponentiel. Et aujourd'hui, le nerf de la guerre pour les narcotrafiquants, c'est l'argent. Police et justice l'ont bien compris. "Nous travaillons d'un bout à l'autre de la chaîne, de l'entrée sur le territoire de l'agglomération lyonnaise de stupéfiants et sur la sortie des flux financiers."
Entretien exclusif avec le patron de la police nationale du Rhône.
Lyon Capitale : Est-ce que le blanchiment fait partie d'une stratégie de la police ?
Nelson Bouard : Alors, ça fait assurément partie de la stratégie de lutte contre le trafic de stupéfiants. Ça fait partie d'une stratégie globale. Nous portons de plus en plus d'efforts sur ce volet, mais il ne prend pas le pas sur le reste. C'est un élément de l'ensemble de la stratégie de lutte contre le trafic de stupéfiants. Notre approche dans la lutte contre le trafic de stupéfiants est globale. C'est une lutte totale contre le trafic de stupéfiants. Nous travaillons d'un bout à l'autre de la chaîne, de l'entrée sur le territoire de l'agglomération lyonnaise de stupéfiants et sur la sortie des flux financiers.
La lutte contre le blanchiment est-elle nouvelle ou s'est-elle accélérée ces derniers mois ?
Ce n'est pas nouveau du tout. Ce qui évolue, c'est l'ampleur des flux financiers qui va avec l'ampleur du trafic de stupéfiants. Ce dernier a très fortement progressé au cours des dernières années et, donc, les flux financiers augmentent à la mesure d'augmentation du trafic de stupéfiants. Pour nos services, cela induit également de nouvelles méthodes de travail pour identifier ces flux, pour essayer de les contrecarrer et pour saisir l'argent qui passe à travers ces flux financiers. Ce qui a changé, compte tenu de l'évolution de l'ampleur des flux financiers, ce sont les méthodes de blanchiment. Les méthodes deviennent plus complexes, avec de nombreuses strates de circulation de ces flux financiers.
Alors ce n'est pas un système qui en remplace un autre. Ça se cumule ?
Ça se cumule. Il y a toujours pour une partie des acteurs du trafic de stupéfiants, notamment les acteurs du premier niveau, l'argent acquis au jour le jour qui est dépensé de manière tout à fait dispendieuse. Ce sont des dépenses dans des casinos, dans les vêtements de luxe, tout ce qui est très ostentatoire. Il y a aussi de l’investissement dans du commerce de proximité ou des activités commerciales de proximité.

"Sur chaque enquête stups, il y a une prise en compte systématique du volet patrimonial"
Sur les activités commerciales de proximité, on a souvent parlé de magasins de téléphonie mobile de barbers shop, de kebab, d'ongleries. Vous confirmez ?
Il ne faut pas mettre tous les commerces dans le même cercle et imaginer qu'on a forcément affaire à du blanchiment d'argent issu des trafics dans ces commerces. Cela étant, ça existe, ça continue à exister et ça existera toujours. Ce type de commerce de proximité évolue avec de nouvelles typologies qui affluent. Et il suffit de regarder dans nos villes, on voit bien qu'il y a des commerces parfois avec une activité visible qui est relativement faible mais qui se démultiplient.
Un exemple que vous avez pu avoir ça peut être quoi typiquement ?
Vous l'avez cité : il y a des commerces de bouche, il y a des restaurations rapides. Il y a aussi des ongleries, des barbers shops. Mais pour être coiffeur, il faut répondre à certaines obligations réglementaires, notamment de qualification professionnelle. Les barbers, contrairement aux coiffeurs, n’ont pas besoin de qualification professionnelle ou de répondre à certaines obligations réglementaires. Donc on voit des commerces ouvrir plus facilement. Certains ont des activités réelles, d'autres ont une activité plus faible, voire inexistante et intéressent nos services.
Comment dans ce cas précise s’opère le blanchiment ?
Le blanchiment repose sur un principe très simple : transformer une origine douteuse en une origine légale. Donner une apparence de légalité à la provenance de somme d'argent, dans le cas d'un commerce de proximité ce n'est pas très compliqué. Ce sont des commerces dans lesquels vous avez, en général, peu de stocks de marchandises ou de matières premières dont vous devez justifier l'acquisition. C'est souvent la partie prestation, notamment humaine, qui est la plus importante dans la valeur ajoutée. Et partant de là, il est assez facile de mentir sur les déclarations d'activité, sur la description de l'activité. Ou par du travail dissimulé, que l'on paye d'ailleurs avec l'argent mal acquis, également ou, tout simplement, en inventant des prestations qui n'ont pas existé. C'est vraiment très rudimentaire. C'est l'artisanat du blanchiment. Ensuite, il y a des systèmes beaucoup plus complexes, avec des sommes en jeu qui sont beaucoup plus importantes et un rythme de blanchiment et de transformation de l'argent qui est plus massif.
"On a affaire à une méthode de taylorisation du trafic de stupéfiants. Et le blanchiment fait partie de ce système."
Comment voyez-vous cette évolution ?
Ca a suivi l’évolution, d’ampleur, du trafic de stupéfiants qui génère des sommes colossales tous les jours sur l'agglomération lyonnaise. Ceux qui sont au sommet du trafic de stupéfiant ont besoin d'avoir des supports des réseaux de blanchiment pour, justement, sécuriser leurs flux financiers. Ce qui caractérise depuis quelques années le trafic de stupéfiants, c'est la segmentation. À chaque étape du trafic, vous avez des acteurs différents qui, très souvent, ne se connaissent pas. Entre ceux qui travaillent sur l'importation, ceux qui transportent les stupéfiants, ceux qui font du semi gros, ceux qui livrent les gérants de grands points de deal, ceux qui ensuite assurent la distribution dans les quartiers. Tous ces gens-là répondent à une méthode de taylorisation du trafic de stupéfiants, chacun ayant une tâche spécialisée, de la plus simple à la plus ingénieuse, travaillant de manière segmentée, sans se connaître. Chacun a un contact avec un interlocuteur qui, généralement, bien souvent, ne connaît pas. Tout ça sous la demande du donneur d'ordre aux différentes étapes. Et le blanchiment fait partie de ce système.
Quel est le chiffre le plus récent que vous ayez en termes d'avoirs criminels qui ont été saisis dans le cadre du narcotrafic ?
On était à 26 millions d'euros en 2025, contre à 14,9 millions d'euros sur l'année 2024. Nous sommes sur une croissance exponentielle d'année en année. Les saisies progressent encore au 1er semestre 2026 (30 millions d'euros selon les chiffres donnés à Lyon Capitale par le procureur de la République de Lyon, NdlR). Sur chaque enquête, il y a une prise en compte systématique du volet patrimonial. En 2021, avec le procureur de la République Nicolas Jacquet, et c'est constant depuis avec le procureur de la République Thierry Dran qui a, évidemment, la même politique pénale, nous avons décidé de nous organiser pour systématiser autant que possible les enquêtes patrimoniales sur les affaires de haute, moyenne et faible intensité. Nous saisissons tout ce que la loi permet. Ce sont des sommes d'argent, des montres de luxe, des voitures, des objets de luxe, des appartements, des maisons, des comptes des produits financiers. Nous avons organisé, en 2021, ce travail à l'échelle de tous les services judiciaires du département. J'ai nommé un référent "avoirs criminels" dans tous les services de police judiciaire du département. Au fil du temps, tout cela s'est structuré à différentes strates de notre organisation locale. On a, aujourd’hui, une vraie structuration dans ce travail qui permet de venir appuyer les enquêteurs, sous l'impulsion d'un groupe spécialisé placé sous la direction du chef de notre SIPJ.
