Data center Sesterce

Drôme : la justice met à l'arrêt un supercalculateur d'un milliard d'euros et fait trembler la filière IA

Le tribunal administratif de Grenoble a suspendu vendredi 10 juillet le permis de construire du data center dédié à l'IA de Sesterce, à Alixan. Une première décision qui pourrait faire jurisprudence en France.

Coup dur pour l'un des projets industriels les plus lourds annoncés dans la Drôme depuis des années. Le tribunal administratif de Grenoble a suspendu, vendredi 10 juillet, le permis de construire du supercalculateur d'intelligence artificielle porté par la start-up marseillaise Sesterce Group. Le juge a estimé que le projet aurait dû faire l'objet d'une étude d'impact environnemental préalable, et a en outre relevé un doute sérieux quant à sa conformité au plan local d'urbanisme de la commune.

Le chantier est désormais à l'arrêt, dans l'attente de la décision définitive sur le recours en annulation déposé au fond, qui peut prendre plusieurs années. Sesterce, en désaccord avec la décision, a d'ores et déjà annoncé son intention de saisir le Conseil d'État. La société marseillaise, fondée en 2020 et spécialisée dans les infrastructures de calcul intensif pour l'apprentissage des intelligences artificielles, devra en outre produire une étude d'impact complète pour espérer obtenir un nouveau permis.

Lire aussi : Un supercalculateur implanté au coeur de la Drôme

Un projet à 1,5 milliard d'euros pour la Drôme

L'ampleur de l'opération explique l'onde de choc. Le permis de construire, délivré le 18 décembre 2025 par le maire d'Alixan, autorisait la construction d'un data center d'une puissance initiale de 40 mégawatts, extensible à 80 mégawatts. La première tranche d'investissement était chiffrée à 450 millions d'euros, mais Sesterce avait indiqué en novembre 2025 que le projet global pourrait atteindre 1,5 milliard d'euros. À l'échelle régionale, l'implantation devait faire de la Drôme l'un des premiers hubs français dédiés à l'entraînement des grands modèles d'IA, en concurrence directe avec l'Île-de-France.

Face aux critiques environnementales, Sesterce défend depuis plusieurs mois la sobriété technologique de son projet. « Grâce à notre système en circuit fermé, nous atteignons un rendement énergétique exceptionnel avec 98 % d'effet Joule, tout en économisant 96 % d'eau par rapport à un système classique », précisait Anthony Tchakerian, co-fondateur et directeur général de la société. Selon la start-up, l'énergie serait quasi intégralement réinvestie, permettant également une réduction de 60 % des émissions locales de CO₂. Des arguments techniques qui n'ont pas convaincu le juge des référés.

Le supercalculateur a vocation à s'implanter dans les anciens bâtiments du pôle Écotox, situés à Rovaltain à proximité immédiate de la gare TGV de Valence

Un collectif de six associations et de riverains

À l'origine du référé-suspension, un collectif baptisé Assez Datacenter (Assez-DC), qui rassemble six associations et des riverains du parc de Rovaltain. Le collectif a saisi la justice le 1er juin 2026, avec pour arguments la consommation énergétique du site, la hausse localisée des températures liée aux rejets thermiques, et divers impacts sanitaires et environnementaux non évalués.

Pour son avocat, Maître Louis Cofflard, la décision sanctionne un dossier « manifestement illégal », monté selon lui « au mépris des droits environnementaux les plus élémentaires ». Le juge a effectivement estimé que le fonctionnement du data center était susceptible de provoquer une hausse des températures dans un périmètre de 200 mètres autour du site.

Le collectif citoyen « Assez Data center Rovaltain », à l’origine du référé-suspension du datacenter @Soulèvements de la terre

Pour les opposants, la victoire va au-delà du seul cas de Rovaltain. Ils y voient ce qu'ils qualifient de « premier procès de l'IA en France », susceptible de faire jurisprudence dans plusieurs autres contentieux du même type en cours devant les tribunaux administratifs.

Une décision qui résonne au-delà de la Drôme

Le sujet dépasse largement la vallée du Rhône. Plusieurs recours similaires sont actuellement examinés dans d'autres régions, notamment en Île-de-France et dans les Hauts-de-France, où des projets de data centers sont contestés pour des motifs environnementaux comparables. La question de l'eau utilisée pour le refroidissement des serveurs alimente notamment de nombreux contentieux. Les plus grandes installations peuvent consommer plusieurs millions de litres d'eau par jour, dans des territoires souvent déjà soumis à des tensions sur la ressource.

Les chiffres publiés récemment par les géants de la tech confirment la trajectoire. Google a annoncé le 30 juin une hausse de 18 % de ses émissions de CO₂ en 2025, largement portée par l'expansion de son parc de data centers. Amazon a de son côté admis une progression de 16 % sur la même période, et Microsoft vient de publier un bilan encore plus lourd, avec une augmentation de 25 %. À l'échelle mondiale, le Shift Project, fondé par Jean-Marc Jancovici, estime que la consommation électrique des centres de données, qui représente aujourd'hui environ 15 % de la consommation électrique mondiale, pourrait grimper jusqu'à 45 % à horizon 2035.

Consciente du sujet, la puissance publique avait pris les devants. Le gouvernement a commandé en mars 2026 un rapport sur l'impact environnemental des data centers, dont les conclusions sont attendues à l'automne. La décision du tribunal administratif de Grenoble tombe donc en pleine séquence de recomposition juridique et politique. Pour la Drôme, la mise à l'arrêt du projet Sesterce ouvre une période d'incertitude : celle d'un investissement massif remis en cause à quelques mois de sa mise en chantier, dans un contexte où l'appétit énergétique et hydrique de l'intelligence artificielle devient un sujet de politique publique de premier plan.

Lire aussi : Les data centers, ces lieux méconnus qui protègent nos données

Laisser un commentaire

réseaux sociaux
X Facebook youtube Linkedin Instagram Tiktok
d'heure en heure
d'heure en heure
Faire défiler vers le haut