Branlebas de combat. La culture tremble. Quand on regarde du côté des municipalités frontistes, il y a de quoi. À Hayange, le maire a fait très fort en peignant en bleu une sculpture récente sans consulter son créateur, sous le prétexte qu’elle ne lui plaisait pas. Et à Toulon, Vitrolles, Marignane, Orange où l’on ne compte plus les censures de livres et de journaux, les annulations de concerts et de pièces trop modernes, n’y a-t-il pas de quoi préfigurer de sinistres lendemains… dans le cas où ?
Le clic ? Hic !
Ces exemples désastreux concernant l’image culturelle du Front national n’ont pas échappé à ses nouveaux leaders. Au point de constituer le CLIC (Culture, Liberté et Création), un collectif avec quelques grosses têtes et une affiche pour l’instant : Brigitte Bardot. Mission : être une boîte à idées pour le programme présidentiel de Marine Le Pen et apporter au parti la crédibilité culturelle qui lui fait gravement défaut.
“Grippeminaud le bon apôtre*…”
Les premières réflexions émises par le CLIC ont de quoi interpeller profondément. Pas pour leur agressivité réactionnaire tant redoutée, mais au contraire par un ton patelin comparable à celui utilisé par Grippeminaud*. Avec ces premières propositions, on se retrouve en terrain connu où l’on a déjà tout entendu chez les autres d’en face. À leur lecture, le sentiment et l’analyse globale rejoignent, avec des variations certes, les bons programmes classiques de politique culturelle de droite comme de gauche. On administre l’existant.
* “Grippeminaud le bon apôtre mit les plaideurs d’accord en les croquant l’un et l’autre” (La Fontaine, in Le Chat, la Belette et le Petit Lapin)
En gros, le FN annonce ce qu’il faut pour ne pas trop brusquer le monde artistique, voire le surprendre, puisque jusque-là le FN n’avait pas de politique culturelle digne de ce nom, si ce n’est celle non écrite du bâton. Bien sûr, la valorisation du patrimoine ancien y tient la vedette, mais on ne supprimera pas le statut des intermittents, par exemple : on l’“aménagera” ! Pour aboutir au kit de survie ou à la disparition ?
Pas faire peur
En gros, le FN s’aligne sur les autres programmes ou presque, avec des modulations. S’il y va plus fort sur les valeurs patrimoniales, il compte sur le fait qu’on ne lui en voudra pas trop puisqu’il les a toujours prisées. Ne sont-ils pas nationalistes ? On va bien finir par l’admettre, sans doute avec un petit sourire moqueur – mais enfin, mon cher ami, il faut faire avec. Stratégie : ne pas faire peur et gagner des soutiens dans ce monde tant recherché par les politiques : les artistes.
En apparence, la candidature des frontistes aux palmes de la culture est d’autant plus facile à plagier qu’il n’est question nulle part dans tous les programmes adverses de la “matière première” nécessaire à la culture, celle qui signe les civilisations, celle dont les générations se souviennent avec fierté, celle qui fait travailler un nombre impressionnant de gens dans des collectivités de toutes sortes, y compris les tout-puissants, lesquels détiennent la clef du coffre des subventions. Cette “matière première” que je rechigne à désigner comme telle mais qui traduit une réalité évidente : les ARTISTES. Certes, on parle de leurs créations. Comme si elles allaient de soi, comme s’il suffisait aux politiques de les commander et d’organiser pour la photo la coupure du ruban et le cocktail qui suit.
Le format national
Dans tous les projets, les artistes en tant qu’êtres de chair et créateurs – et non pas en tant que concept – sont les grands oubliés. Parfois, on peut se demander si l’on n’est pas encore dans une période colonialiste où l’on considérait la main-d’œuvre fournie par des indigènes comme naturelle et pas chère. L’artiste ? Il n’a qu’à se débrouiller pour émerger. Il faut en baver pour “percer”. Dans cette évidence, le verbe percer ne tolère aucune nuance. Il n’y a pas de grand perçage ou de petit perçage, seule la reconnaissance du plus grand nombre mérite ce verbe.
D’un côté subsiste cette règle, mais, la nature ayant horreur du vide, d’un autre on a le contrepoint : le développement excessif de l’Administration, donc la nécessité de contrôler la vie de l’artiste. À la condition, bien entendu, qu’il s’inscrive dans le format national. Un peu comme les peintres du XIXe siècle qui devaient accepter les contraintes artistiques de l’Académie des beaux-arts pour participer aux grands salons.
Le salon des Refusés
Les Manet, Cézanne, Pissarro, Pierre Auguste Renoir, Degas… refusés par l’honorable institution sous des prétextes à faire pleurer de rire parfois (Courbet, peint par Courbet lui-même, était en manches de chemise – ça ne se fait pas, monsieur Courbet, veuillez remballer) fondèrent le fameux salon des Refusés en signe de rébellion envers les contraintes d’expression artistique imposées et, tenez-vous bien, avec l’aide de Napoléon III. Et même si les chiffres de fréquentation furent plutôt faibles au début par rapport à ceux des salons officiels de l’Académie, de qui se souvient-on aujourd’hui ? Des membres du jury de l’Académie des beaux-arts ?
Si je cite cet exemple, c’est pour le rapprocher de ce qui se fait aujourd’hui dans la commande artistique qui incombe aux collectivités. Regardons la composition des commissions chargées d’acheter des œuvres. Il y a peu de membres du jury ayant des connaissances en histoire de l’art, hormis les représentants de l’administration culturelle française et sélectionnant les œuvres en fonction de critères définis par la hiérarchie. C’est donc une nouvelle forme d’Académie qui décide, en définitive.
Où sont les propositions qui permettraient – sans un euro de plus – de régler l’équité dans le fonctionnement de la commande publique ? Ni à droite ni à gauche. Et que dire des améliorations du travail de création dans les arts du spectacle ? L’artiste doit montrer son travail, ce projet qui lui tient au ventre et qu’il veut voir naître. Lieux de répétition, lieux de diffusion sont de première nécessité. Ce sont des priorités. Ce n’est pas d’administration dont ont besoin les artistes en premier lieu. Il est stupide de comptabiliser dans les services ou les institutions culturelles l’augmentation des frais de fonctionnement au détriment du budget artistique.
Sucer les roues
Bref, il n’est pas question dans cet article d’ébaucher un programme culturel pour l’un ou les autres camps, mais simplement d’affirmer la nécessité de sortir des schémas académiques dans lesquels tout le monde fait la même chose depuis Mathusalem. Une petite dose par-ci, une petite dose par-là, et en définitive on aura tout changé pour que rien ne change.
Il y a des exceptions cependant. Au plus proche de nous, la région Rhône-Alpes a réalisé des actions efficaces au profit des plasticiens et des arts du spectacle. Par exemple, ses “journées de visites d’ateliers d’artistes” en liaison avec la Mapra**. Il faut continuer dans cette voie créative au profit de l’artiste, ou alors le FN, dans son entreprise de séduction, naviguera à vue avec son schéma de promesses plagiées, sans trop se renier. En langage cycliste, il n’aura qu’à “sucer les roues”.
** Maison des arts plastiques Rhône-Alpes.
À l’étude de ses premières propositions, on peut se demander si elles ne témoignent pas des lacunes de notre politique culturelle nationale, répétitive, institutionnelle, trop neutre depuis Lang et Malraux. Il est tellement plus facile de se réfugier dans les modèles administratifs et les organigrammes plutôt que dans la création de moyens concernant l’aide à apporter au travail de l’artiste, sans lequel la culture n’existerait pas. C’est dans la reconsidération du travail de l’artiste que devrait se créer une véritable différenciation entre les programmes.
En conclusion, si des promesses électorales veulent se démarquer, qu’elles n’hésitent pas à contourner cette ligne Maginot parcourue par le train-train culturel. Et si les artistes se mettent à reprendre l’esprit du salon des Refusés, alors là, c’est gagné. Pas seulement contre le FN, mais pour sauver la culture d’aujourd’hui, donc de demain et non pour se cramponner uniquement à celle d’hier. D’autant plus que le FN n’en est qu’aux promesses et que l’on connaît son piètre bilan là où il gouverne déjà.
