Hadopi : Tavernier défend une loi déjà dépassée

Bertrand Tavernier a décidé de se ranger derrière le gouvernement, au même titre que Nadine Trintignant, Pierre Jolivet, ou Alain Corneau. A travers plusieurs lettres ouvertes envoyées au PS, ils demandent aux socialistes de défendre leurs droits d'auteurs. Chronique d'un paradoxe où les revenus de la création sont plus importants que les convictions défendues depuis longtemps par ces mêmes artistes.

Hadopi, c'est quoi ?

On peut évidemment comprendre l'agacement devant le piratage d'ouvrages culturels. Par ailleurs, à y regarder de plus près, mis à part son long métrage Dans la brume électrique, Tavernier n'intéresse pas vraiment les pirates. Rares sont ses films à tourner sur les réseaux dédiés. Mais surtout, le cinéaste ne semble pas voir ce qu'est Hadopi : un mauvais scénario de sciences fictions où artistes et public perdront à la fin. HADOPI signifie Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur internet. Le gouvernement souhaite mettre en place une autorité indépendante qui veillera à la protection des droits d'auteurs sur Internet. Pour y arriver, elle disposera de plusieurs outils s'inscrivant dans un processus de riposte graduée. Un internaute qui sera pris en train de pirater recevra un email d'avertissement, puis en cas de récidive, une lettre recommandée. S'il ne cesse pas, l'hadopi peut demander la coupure de sa connexion internet durant une certaine durée (deux mois à un an). L'internaute est alors obligé de continuer de payer son abonnement. Les fournisseurs d'accès devront fournir les coordonnées des pirates internautes. L'adresse IP (adresse de connexion) est la seule donnée prise en compte et oblige l'internaute à sécuriser lui-même sa connexion. La loi hadopi ne propose aucune solution pour favoriser la rémunération des droits d'auteur. Enfin, l'hadopi n'empêche pas les ayants droit de porter plainte contre les internautes pirates. Ces derniers seront en plus passibles de trois ans de prison et 300 000 euros d'amende.

Pourquoi l'hadopi est inapplicable ?

Avec l'adoption du paquet télécom, l'Europe a marqué sa défiance vis à vis de l'Hadopi. Selon l'amendement Bono, un droit fondamental ne peut être coupé. Hors internet peut être considéré comme un droit fondamental. De plus la loi Hadopi fait fi du principe de présomption d'innocence et refuse d'admettre qu'une ligne ADSL peut être piratée facilement. Aujourd'hui, le réseau wifi le plus sécurisé peut être cassé et utilisé sans que l'internaute propriétaire le sache. Pour ceux qui souhaiteront prouver leur honnêteté, il suffira d'accepter l'installation d'un mouchard sur son ordinateur. Ce dernier pourra être payant et ne sera pas compatible avec tous les systèmes d'exploitation. Les anciennes machines ou celles tournant sous linux ne pourront pas l'installer. Rien n'indique que le programme se contentera de surveiller les éventuelles tentatives de piratages. Mais ce que l'hadopi ne prend pas en compte, c'est qu'un mouchard peut facilement être trompé : il est possible de faire croire à n'importe quel programme que l'on est honnête, tout en piratant avec le même ordinateur. Pourquoi Hadopi est déjà dépassé ? Seuls seront filtrés les réseaux Peer 2 Peer (torrent, emule, etc.). Ces réseaux vieillissants sont de moins en moins utilisés et des nouvelles technologies les ont déjà remplacés. Hadopi sera totalement inutile face aux sites de Stream (voir de la vidéo ou de l'audio dans son navigateur web), face aux changements d'adresse IP via un proxy, face aux sites de stockage en ligne (megaupload, rapidshare), mais aussi face aux newsgroups, aux réseaux privés et les systèmes anonymes (freenet). De nouvelles solutions sont d'ailleurs déjà en marche, Piratebay vient de lancer la possibilité d'échanger des fichiers de manière anonyme en échange d'un abonnement de 5 euros par mois.

Quelles alternatives à Hadopi ?

Il est utopique de penser éradiquer totalement le piratage. Les technologies évoluent trop vite pour être réglementées par des lois. Aujourd'hui deux alternatives crédibles existent. Tout d'abord, la licence globale optionnelle : l'internaute paye un supplément sur son abonnement et peut télécharger librement. Seconde solution, la taxation des abonnements internet et téléphonique. Il s'agirait de la fin d'une situation assez hypocrite car ce sont les fournisseurs d'accès qui proposent des débits toujours plus hauts et, par conséquent, adaptés au téléchargement. Qui a véritablement besoin de 20 mégas pour vérifier ses mails ? Dans les deux cas, il faudra créer une autorité pour redistribuer les gains ; il est même déjà possible d'établir un classement des œuvres les plus téléchargées. Enfin, les offres légales doivent s'adapter. Le prix du contenu dématérialisé est encore trop élevé et n'est toujours pas compatible avec toutes les machines.

Vers une rupture entre le public et les artistes ?

L'hadopi risque surtout de marquer la rupture entre certains artistes et leur public. Des menaces de boycott naissent partout sur le net. Le filtrage des réseaux ne relancera pas les industries de la culture et pourrait même les ralentir. Une étude norvégienne indique que sur les 15 ans et plus, ceux qui piratent sont aussi ceux qui achètent davantage de musique comparativement à ceux qui s'en tiennent à la légalité. Au mois d'avril, le film Wolverine est apparu sur le réseau peer 2 peer dans une qualité proche du dvd mais sans effets spéciaux. Pourtant, le film vient de réaliser le meilleur démarrage de l'année aux Etats-Unis et a attiré plus d'un million de spectateurs en une semaine en France. Au final, les industries vieillissantes refusent de se remettre en cause et tentent désespérément de sauver un modèle dépassé. Il faudra qu'elles réalisent qu'elles sont en train de scier la branche sur laquelle elles sont assises.

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