“La machine à perdre à droite et à gauche est enclenchée” Renaud Payre

Le directeur de Sciences Po Lyon évoque le “brouillard” qui règne après l’élection de Donald Trump à la tête des États-Unis et confie ce matin son “pessimisme” sur l’élection présidentielle qui arrive en France. Entretien.

Lyon Capitale : Quels enseignements tirez-vous de l’élection de Donald Trump à la tête des États-Unis ?

Renaud Payre : Pour être très clair, c'est d'abord une leçon à toute personne qui est amenée à commenter l'opinion. Qu’ils soient institut de sondage ou politiste. Je fais un mea culpa pour la discipline. Il faudra regarder dans les détails, mais c'est la non-participation de certains électorats qui a fait basculer l'élection. L'élément extrêmement important c'est que dans cette période où il y a le Brexit, Trump, les démocraties dans les pays occidentaux connaissent une véritable transformation avec une division interne des nations qui peut alarmer.

On a un vote de classe moyenne supérieure qui est progressiste et qui fait encore confiance aux élites politiques traditionnelles, et tout le reste du pays qui ne se retrouve plus dans ce système politique et qui est prêt à apporter un suffrage à des personnes qui veulent briser le système. Quelles que soient ces personnes. Avec Trump on a quelqu’un de fortuné, qui a eu des succès et des faillites et qui est très largement connu par sa participation à la télé-réalité. Ça nous dit qu'il y a quand même un appauvrissement de la pensée auquel on ne peut pas se résigner. Politiques et intellectuels ne peuvent plus parler qu'à une partie de la population et laisser une partie de la population s’informer en regardant la télé-réalité et les réseaux sociaux. C’est exagéré, mais c’est un peu ça.

Trump, c'est aussi le basculement des vieilles démocraties vers un vote anti-système ?

Trump crève l'écran, mais quand on voit son premier discours de président c'est d'un vide abyssal. Le discours qui marche, c'est de dire “je suis l'anti-système”. Trump avait la meilleure adversaire possible pour gagner la Maison-Blanche parce que Hillary Clinton incarnait parfaitement le système. Depuis 1980, on a eu essentiellement deux familles à la Maison-Blanche. D’abord, George Bush, qui a été vice-président deux fois sous Ronald Reagan puis président. Puis Bill Clinton, puis Bush fils, puis Obama [sous la présidence duquel] Hillary Clinton a été présente pendant deux mandats.

“Les ingrédients sont aussi réunis pour que le pire arrive ici, en France”

Cette élection peut-elle avoir des conséquences sur la prochaine présidentielle en France ?

On peut être extrêmement inquiet sur la situation française. Toute forme de démagogie anti-système peut l'emporter et il n’y a pas de prise de responsabilité des candidats à la présidentielle. Dans la primaire de la droite, il y a des candidats qui sont dans la vie politique depuis très longtemps et à gauche c’est pareil. Les ingrédients sont aussi réunis pour que le pire arrive ici. Je suis de plus en plus pessimiste. La machine à perdre à droite et à gauche est enclenchée. Il y a cette division électorale, autour d'un vote urbain, très classe moyenne supérieure et un vote de la France oubliée, qui est très inquiétante.

“Si un camp joue la caricature, les adversaires de ce camp doivent arrêter de le caricaturer”

Vous parlez des intellectuels et des politiques, et dites qu'ils ont échoué dans leur volonté de parler à toutes les classes sociales. Vous, en tant que directeur de Sciences Po à Lyon, comment pouvez-vous rétablir ce dialogue ?

On a un vrai devoir dans l'enseignement supérieur qui est de parler à toutes les catégories sociales et les élargir à toutes les classes sociales. Je ne sais pas trop comment rétablir le dialogue, mais je pense qu'il faut éveiller au débat. Parce que souvent ces anti-systèmes ne tiennent pas la route dans les débats. Il faut aussi être le plus ouvert possible, en arrêtant de caricaturer ses adversaires. Si un camp joue la caricature, les adversaires de ce camp doivent arrêter de le caricaturer.

Il faut aussi dire que la critique du système existe parce que le système existe et que la démocratie représentative a été mise à mal avec l'accumulation de mandats dans le temps. Cette élection présidentielle nous a plongés dans un brouillard.

À lire sur notre site : les réactions locales au résultat de la présidentielle américaine
– Michel Havard, conseiller municipal d’opposition LR à Lyon : “Il ne faut plus de discours mais des actes”
– Françoise Grosstête, eurodéputée, appelle à un “leadership européen”
– David Kimelfeld, secrétaire fédéral du PS et 1er vice-président de la métropole de Lyon : “Il faut que le PS arrête de se regarder le nombril”
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