Tarare

Enquête sur les candidats au djihad de Tarare

Le parquet de Paris a annoncé la mise en examen et l'emprisonnement de deux hommes liés au djihadiste originaire de Roanne et actuellement en zone irako-syrienne, Rachid Kessim. Ce dernier est associé à l'assassinat des policiers de Magnanville et du prêtre de Saint-Etienne du Rouvray, mais également à l'attaque déjouée de la voiture piégée à Notre-Dame de Paris. L'un des deux hommes écroué à ce jour est un converti originaire de Tarare, Julien B. Un nom qui apparaissait déjà à propos de la fermeture de la mosquée de l'Arbresle en janvier dernier. Quelques semaines plus tard, Lyon Capitale consacrait une enquête à la petite ville de Tarare et à ses "jeunes candidats au djihad sous haute surveillance". La rédaction a décidé de mettre en ligne l'enquête du mensuel de mars 2016, dans laquelle le cas de Julien B. et ses contacts avec des figures du djihad international étaient déjà décryptés.

Enquête publiée dans le mensuel Lyon Capitale de mars 2016

À Tarare, de jeunes candidats au djihad sous haute surveillance

À Tarare, “ville à la campagne” de 11 000 habitants, les services de renseignement surveillent de près un petit groupe au discours radical. Certains suivraient le même chemin que l’un d’entre eux, parti s’entraîner en Syrie et mort il y a quelques semaines dans des bombardements à Racca, la capitale autoproclamée de Daech.

C’est une petite ville traversée par la nationale 7, à mi-chemin entre Lyon et Roanne, coincée au fond d’une vallée fortement encaissée entre des monts boisés culminant à plus de 1 000 mètres. Une ville en pleine campagne. “Une petite ville tranquille”, insiste son maire Divers droite, Bruno Peylachon. Avec sa délinquance, ses trafics de stups... et ses “petites bandes théologiques”, explique un familier de ces questions – à l’instar de L’Arbresle, Villefranche ou Belleville, voisines aux profils sensiblement comparables. “Ce sont des groupes assez disparates dont le noyau, plus ou moins extrémiste, peut se faire et se défaire.” À Tarare, ils sont une dizaine d’habitants sous surveillance. Plus ou moins jeunes. Issus de familles musulmanes pour la majorité et convertis à la marge. Le profil de ces hommes est quasiment invariable : problèmes d’ordre familial, échec scolaire, inactivité, antécédents judiciaires. Les plus âgés travaillent dans la zone industrielle de la Ponchonnière, vingt-cinq minutes plus au sud, à quelques encablures de L’Arbresle.

Salafistes contre takfiri

C’est justement à L’Arbresle que les choses ont commencé à sérieusement inquiéter les services de renseignement. Il y a un peu plus d’un an et demi, un groupe d’une dizaine de jeunes âgés de 20 à 30 ans, en qamis, pantalon noir aux chevilles et barbe, habitant tous Tarare, sont venus assister aux prêches du vendredi à la mosquée de L’Arbresle. “Ils arrivaient toujours en avance et s’installaient à chaque fois au premier rang. J’ai trouvé ça curieux, car je savais qu’ils n’étaient pas du coin, se rappelle l’ancien président de la mosquée. Un jour, j’ai pris l’un d’eux à part, un converti. On a discuté de la Syrie, de Daech, etc. Il m’a dit que le djihad, c’était bien, qu’il fallait partir. Le pire, c’est qu’il ne condamnait pas les attentats, [il disait] qu’il fallait lutter contre les mécréants. Il avait la haine.” Les soupçonnant d’être ouvertement takfiri(de takfir, fatwa de déchéance du statut de musulman, les takfiri se distinguent par leur idéologie messianique – l’avènement d’un nouveau califat – et prônent l’appel aux armes), les responsables demandent alors à l’imam de l’époque de prononcer des “prêches anti-Daech et anti-takfirisme”. “Le petit groupe de Tarare était choqué, ils se regardaient entre eux, ils étaient fous.” Ils ne sont plus jamais revenus.

Le 26 novembre dernier, en plein état d’urgence, le préfet du Rhône ordonne la fermeture de la salle de prière de L’Arbresle, au prétexte qu’elle est “fréquentée par de nombreux salafistes, dont certains en relation avec des individus pouvant se trouver en Syrie”. Pour justifier cette fermeture, Michel Delpuech s’appuie sur deux “notes blanches”, des pages le plus souvent de format A4, datées mais sans origine, ni service ni nom de fonctionnaire, comprenant des informations comme “X a été vu à telle date, à tel endroit, habillé de telle manière”, pratique à laquelle Nicolas Sarkozy avait officiellement mis fin, dès 2002, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur.

Liaisons dangereuses

Une des “notes blanches” fait état de ce groupe d’individus qui venait écouter les prêches de l’imam de L’Arbresle. Une seconde “note blanche” évoque le cas d’un certain Julien B., un converti de Tarare, qui se fait aujourd’hui appeler Abdelsalem. Il lui est reproché d’avoir été en contact avec “trois islamistes radicaux” en Syrie, en particulier Saïd Arif, un chef djihadiste algérien. Figure du djihad international, Saïd Arif avait rejoint les camps d’Al-Qaïda en Afghanistan dans les années 1990, où il fréquentait les chefs de l’époque, notamment Oussama ben Laden. En 2007, il a été condamné à dix ans de prison pour sa participation dans une filière d’envoi de combattants en Tchétchénie. Libéré quatre ans plus tard, il est assigné à résidence à Millau, dans l’Aveyron, d’où il se fait la belle une première fois. La police lui remet le grappin dessus en Suède, où il a retrouvé femme et enfants. À l’automne 2012, Saïd Arif est assignéà résidence à Langeac, en Auvergne, puis à Brioude, trente kilomètres plus au sud. Considéré comme un important recruteur de combattants étrangers, le terroriste se fait la belle une seconde fois, début 2013, pour rejoindre la Syrie. En mai 2015, passé cadre dirigeant de Jund al-Aqsa, un groupe djihadiste proche du Front al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda, il est abattu par un tir de drone américain.

Le modèle Othmani

Depuis, la salle de prière de L’Arbresle, qui se revendique d’un salafisme quiétiste (à savoir rigoriste et pacifiste), a rouvert. Le groupe de Tarare, qui a été l’un des arguments de fermeture de la salle de prière, court toujours en revanche. Avant de faire de l’entrisme à L’Arbresle, la petite bande avait déjà tenté de prendre le contrôle de la mosquée El Nour, à Tarare. En vain. Malgré les pressions exercées sur l’ancien président de l’association cultuelle et les imams – alors autoproclamés –, la mosquée a résisté. “Lors des dernières élections, ils ont soutenu mon concurrent qui, sans être salafiste à 100 %, avait quand même quelques idées salafistes. Ils n’ont même pas obtenu 30 % des voix”, se félicite Lemjed Bakache, l’actuel président de l’Association cultuelle pour la connaissance de l’islam de Tarare (ACCIT) qui gère la mosquée El Nour. Aujourd’hui, l’imam titulaire est envoyé par la grande mosquée de Paris, gage de modération et de sécurité. La bande de Tarare, “on la connaît, on la surveille, confirment les renseignements. Ces types sont encore à Tarare. C’est un petit groupe qui s’est formé autour d’un même idéal, d’une même pensée officieuse”. Daech. “Ils s’en réclament tous, mais de là à passer à l’étape supérieure, je ne me risquerai pas”, lâche une de leurs connaissances. Pour les plus radicalisés, leur modèle s’appellerait Walid Othmani. “Un type franchement chaud quand même”, reconnaît cette même source. Originaire de Tarare, Walid Othmani est issu d’une famille “très occidentale, mère blonde peroxydée, sans problèmes sociaux ni financiers”, se souvient un avocat l’ayant observé lors de son procès en 2011 (on y revient). Il grandit en pavillon, dans un certain confort et à l’abri – pensent alors ses proches – d’éventuels dérapages.
Mais, à la vingtaine, Walid Othmani se radicalise sur Internet, via des sites comme Minbar SOS ou Ribaat (fermés depuis par les autorités). Fréquentant assidûment les forums djihadistes, le jeune Tararien finit par se laisser convaincre de rejoindre, en passant par la Turquie et l’Iran, les zones de combat pakistano-afghanes. Au cours de l’hiver 2007-2008, il gagne la vallée de Buna, dans la province de Khyber Pakhtunkhwa, au nord-ouest du Pakistan, à quelques encablures de la capitale, Islamabad. La province, épicentre d’un conflit armé entre l’armée pakistanaise et les talibans, est alors dirigée en coalition par la Jamiat Ulema-e-Islam, l’un des plus importants partis islamistes du pays, favorable à un “État islamique pur”. Walid Othmani retrouve alors un groupe de quatre combattants belges, dans un cabanon en pleine montagne, loin des grands camps que gérait Al-Qaïda, quand l’organisation était encore capable d’opérer sans grand danger de frappes militaires aériennes. C’est là, à plus de 2 000 mètres d’altitude et quelque 6 000 kilomètres de Tarare, que Walid Othmani apprend le maniement des explosifs et du lance-roquette.

Frustration afghane

À son retour du Pakistan, il est immédiatement arrêté en Turquie, où il passera six mois en cellule. Suivi à la trace par la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), Walid Othmani sera interpellé dès son arrivée sur le sol français. Dans un rapport d’interrogatoire que CNN s’était procuré à l’époque, le Tararien de 25 ans explique sa frustration d’avoir dû payer 1 300 euros pour acheter ses propres armes et ses munitions ainsi que pour son entraînement.

Le LA Times ajoute qu’Othmani a même dû emprunter plus de 700 euros à sa mère pour pouvoir s’équiper de bottes de randonnée, d’un sac de couchage, de sous-vêtements thermiques et d’une veste d’hiver Columbia.

Lors du procès des combattants islamistes belges, en mars 2010, le juge de la 49e chambre du tribunal correctionnel de Bruxelles s’est appuyé sur la dépositiond’Othmani : “Chacun devait remplir un formulaire à l’en-tête de l’Émirat islamique d’Afghanistan. Une des questions posées était : Êtes-vous prêt à commettre des attentats-suicides ?” Un an plus tard, s’ouvre devant le tribunal correctionnel de Paris “le djihad médiatique”, comme les médias l’ont appelé, reprenant la formule du procureur de la République Guillaume Portenseigne. D’après le jugement, Walid Othmani était “cantonné à des tâches de non-combattants comme la cuisine (...) Les candidats qui venaient rejoindre les talibans afghans n’étaient pas les bienvenus auprès des Pachtounes, notamment pour des raisons culturelles de méfiance à l’égard des “Arabes”, a fortiori lorsqu’ils étaient, comme eux, occidentalisés”. Walid Othmani sera condamné à cinq ans de prison, dont la moitié avec sursis, assortis d’une mise à l’épreuve durant deux ans. On est alors en février 2011. Le Lyonnais a déjà passé deux ans en détention provisoire. Il lui reste six mois de prison à faire.

Épilogue syrien tragique

À sa sortie de prison, à l’été 2011, Walid Othmani réside à Bron. Il y restera quelques années, pendant lesquelles les Renseignements ne noteront aucune activité radicale particulière. Sauf qu’en 2014 Walid Othmani disparaît des écrans radars. On apprendra un peu plus tard qu’il a rejoint les troupes de Daech en Syrie. De quoi susciter, chez certains, l’étonnement au vu de son retour d’expérience plutôt décevant dans les zones tribales afghano-pakistanaises. Mais certainement pas chez le procureur qui, lors de son procès, avait balayé les justifications d’Othmani : “Par altruisme, ou mieux, par souci d’aide humanitaire ? Mais si on veut faire de l’humanitaire, on entre dans une ONG !” Autrement dit, Othmani n’était pas sevré, encore moins soigné.

D’après nos informations, Walid Othmani a été tué il y a quelques semaines dans un bombardement sur Racca, la capitale autoproclamée de Daech. Les services de renseignement s’inquiètent aujourd’hui de voir certains de ses proches suivre le même chemin.

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