© Jean-Louis Fernandez

Théâtre : allez voir Othello au TNP, tragédie extravagante et inspirée !

Jean-François Sivadier s’empare de la tragédie de Shakespeare au TNP pour nous en livrer une version décalée, portée par des comédiens très inspirés.

Renouer avec la dimension grotesque et populaire originelle du théâtre shakespearien… Si c’était le pari de cette adaptation d’Othello, il est plutôt réussi. Car ici, remodelée par Jean-François Sivadier, la tragédie de Shakespeare lorgne allègrement vers la comédie, transformant l’une des œuvres majeures du dramaturge anglais en une pièce baroque et excentrique. Une tragi-comédie qui distille sa noirceur au fil de l’intrigue, tel le poison de la jalousie qui se répand dans les veines des protagonistes.

Celle de Iago, tout d’abord – second du général maure Othello – meurtri de ne pas avoir été promu lieutenant par celui qu’il sert depuis toujours avec loyauté, et qui a choisi un autre que lui. Emporté par le désir de vengeance, il ourdit une machination pour se venger d’Othello, réussissant à persuader ce dernier de l’infidélité de sa femme, Desdémone. Aveuglé par la jalousie, Othello commettra ainsi l’irréparable.

Un numéro clownesque et magistral

C’est d’abord à travers l’évolution du personnage de Iago que se déploie la pièce. Et plus précisément de son aliénation, car il faut bien être un peu fou pour construire une vengeance si retorse, si démesurée dans les moyens déployés.

Nicolas Bouchaud, comédien fétiche de Jean-François Sivadier, porte cette folie avec une incroyable dualité. À la fois inquiétant et drôle, il alterne entre violences et obséquiosité - atours de la manipulation - réussissant même à nous faire rire de son cynisme et de sa haine. Un numéro clownesque, magistral, qui révèle avec jubilation la duplicité de son personnage.

Adama Diop et Nicolas Bouchaud © Jean-Louis Fernandez

Face à lui, Adama Diop – qu’on a récemment vu au TNP au côté d’Isabelle Huppert dans La Cerisaie – incarne un Othello presque taquin. N’hésitant pas à user de clins d’œil au public et de bons mots, comme pour mieux conjurer sa triste destinée. Une forme de bonne humeur, antidote de la haine et - en filigrane - du racisme, du fait de sa condition d’homme noir.

Tout cela est nourri par une mise en scène et un texte qui ne lésinent par sur les anachronismes et les incursions dans des univers en total décalage, comme cette bande-son très seventies (Dalida, Queen…) les références au Joker de Batman ou une séance de psychanalyse. Tous les comédiens réussissant brillamment à s’aligner dans le sillage de cette farce, dont l’interprétation se plaît à jouer avec le second degré.

Du rire au sang

Et c’est là toute la question qui se pose très vite… Comment de ce registre comique, la pièce va-t-elle transiter vers son dénouement tragique? Car au fond, Othello, ce n’est pas moins qu’une succession de morts : féminicide, crimes crapuleux, suicide… De quoi susciter une forme de curiosité quant à la manière de passer de la comédie au drame.

Émilie Lehuraux et Adama Diop © Jean-Louis Fernandez

C’est ainsi à la faveur d’une deuxième partie plus sobre - qui tranche avec la légèreté et l’extravagance de la première – que la pièce s’obscurcit.

Chacun glisse alors avec talent dans le costume sanglant, taillé à la mesure de son destin tragique, troquant la bouffonnerie et le grotesque pour un jeu plus contenu, plus intime. Une rupture dans le ton et le rythme, où l’on retrouve alors les contours plus familiers de la tragédie shakespearienne, pour clore avec une intense émotion le triste spectacle de la condition humaine.


Othello, jusqu'au samedi 4 février au TNP


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