(Sur les ) Quais du Polar

Opportuniste, le festival ? Plutôt soucieux de présenter un état des lieux précis de l'évolution des littératures policières.

Quand on pense à l'expression "Quais du polar", on imagine des quais glauques et brumeux à la chaussée glissante et criminogène, tout droit sortie d'un roman d'un des apôtres du Polar, un Chandler ou un Hammett par exemple. Bref, cette ambiance un peu convenue qu'essaie de reproduire Christophe Hondelatte dans ses émissions avec une lampe de poche, un vieux cuir au col amidonné et des œillades glauques qui peinent à effrayer mémé. Mais à l'image des bas ports new-look à vocation familiale dont nous a gratifiés la ville de Lyon le long du Rhône, les quais de Quais du polar sont moins des allées interlopes et suintantes que de larges allées où chacun est invité à venir flâner en famille pour fêter au large les littératures policières. C'est le credo du festival : l'ouverture du polar à un spectre d'auteurs et de genres le plus étendu possible. Citant le réalisateur Alain Corneau, qui adapta Série Noire avec Patrick Dewaere, François Guérif, fondateur de Fleuve Noir et découvreur français de James Ellroy, résume involontairement, mais de belle manière, les dispositions inévitables du festival : "L'influence du polar, c'est un poison qui s'infiltre partout ... Peu importe qu'on veuille me le fourguer à la sauce SF ou fantastique-épouvante, au goût du jour, je ne dis jamais non".
Un Monde policier
Au côté des figures indéboulonnables et incorruptibles qui ont fait l'histoire du polar, de Jean-Bernard Pouy, le père du Poulpe, à Patrick Raynal ou Guérif, des auteurs comme Lawrence Block, ou des hommages (à Simenon cette année) on retrouve donc également des auteurs moins identifiés polar, flirtant avec d'autres genres (SF, thriller, horreur, grand-guignol) plus populaires, plus vendeurs parfois comme Douglas Kennedy ou Jean-Christophe Grangé, deux des "stars" de cette édition 2009. Contrairement aux idées reçues, cette ouverture, n'est pas forcément vue d'un mauvais œil par les gardiens du temple, elle ne fait que marquer l'évolution inévitable du genre. Pour Jean-Bernard Pouy, l'extension du domaine du polar a sans doute une explication politique : "Le Monde devient policier, tout est sous surveillance et les lois obturent tout espace. Ainsi, ce roman pratique, sans s'en rendre compte vraiment, une sorte de lente coercition sur les autres activités romancières". En clair, le polar est partout et tout est dans le polar, jusqu'à dilution des frontières, autrefois plus étanches, des genres. Le polar mute, comme le reste, s'ouvre notamment au fantastique, même si, comme le souligne François Guérif, il a toujours existé des polars fantastiques. On assiste donc avant tout à une accélération de tendances sous l'effet d'une postmodernité qui contamine tous les arts. Pour Patrick Raynal "ce qui menace le polar en tant que genre, c'est qu'il est rattrapé par le reste de la littérature de fiction qui utilise des thèmes et des sujets qu'il était autrefois seul à utiliser."
Le thriller fait un hit
En matière de littérature policière, le hit, comme on dit dans les classements de variétés, c'est sans conteste, depuis quelques années, le thriller. Il est symbolisé cette année par la présence de Jean-Christophe Grangé, ancien grand reporter et pape du thriller, auteur des fameuses Rivières Pourpres et du Concile de Pierre, adaptés en grande pompe au cinéma. Un chouchou des ventes qui, s'il constitue une aubaine pour un festival comme Quais du polar (Grangé est aussi rare que ses livres nombreux sur les étals), est généralement peu considéré par les puristes car tenant d'un genre souvent considéré comme le parent pauvre du policier : "Le mot thriller ne signifie pas grand-chose. Tout ce qui vous fait frémir est un thriller. Pourquoi pas Grangé s'il y en a que ça fait frémir ?", concède Patrick Raynal. Et Dieu sait qu'il y en a : Grangé, comme Kennedy, comme certains Américains (Koontz, Cook), sont de gros vendeurs dont le succès a peut-être un peu fait oublier que le thriller, s'il est à la mode, n'est pas davantage en train de renouveler le polar qu'il n'est né avec une nouvelle génération d'auteurs à sensations poussés dans le dos par des éditeurs au nez creux : "Le thriller n'est pas né avec Grangé, mais avec des auteurs comme Joseph Conrad, Eric Ambler, Graham Greene, Ian Fleming, précise Guérif. Il n'a jamais été le parent pauvre de la littérature policière. C'est une façon et une technique différentes de raconter des histoires. Il n'a pas vocation à renouveler le genre." Mais peut-être à le booster et à le sortir des marges dans lesquelles le polar est longtemps resté confiné. Jean-Bernard Pouy : "Pendant dix ans, le thriller a mis la pression, il a ramassé de nouveaux lecteurs et peut-être sauvé le polar". Mais, trustant le haut des classements de vente, grâce à ses quelques locomotives éditoriales (voir également le succès sans précédent des auteurs nordiques), enthousiasmant un lectorat de plus en plus diversifié, jusqu'à parfois devenir davantage un divertissement qu'un objet politique, est-il toujours comme il l'a longtemps été, une contre-culture ? Pour Raynal, il ne l'a jamais été pour une raison simple : "Il y a longtemps que la contre-culture est morte en littérature." Pour Guérif, si le polar n'est plus une contre-culture, c'est qu'il a simplement, grâce à quelques figures majeures de la littérature gagné le respect. D'un public de plus en plus large, donc, mais aussi
des critiques de tous bords : "Aujourd'hui, Hammett, Chandler, Simenon ou Ellroy sont entrés par la grande porte à l'Université et seuls les imbéciles peuvent encore les considérer comme des écrivains mineurs".
Quais du Polar. Les 27, 28, 29 mars au Palais du Commerce, Place de la Bourse, Lyon 1er. www.quaisdupolar.com

Ciné sombre

En marge du cycle Sidney Lumet de l'Institut Lumière, Quais du Polar propose un week-end autour de cette figure du film policier. Au programme : les plus grands films du genre tournés par Lumet : Contre-enquête, Le Verdict (qui ouvrira le week-end avec une intervention d'un spécialiste du cinéaste, Alban Jamin), Le Prince de New-York ou le récent 7h58, ce samedi-là. Tous sont hautement recommandables, mais il convient de ne pas louper le haletant
Un Après-midi de chien, mythique film de braquage qui est sans doute le plus grand rôle d'Al Pacino (en braqueur homosexuel loser amoureux d'un transsexuel) en duo avec l'un des grands seconds rôles des années 70, John Cazale (Le Parrain, Voyage au bout de l'Enfer).
A l'Institut Lumière. 25, rue du Premier film, Lyon 8e. 04 78 78 18 95. www.institut-lumiere.org

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