Rencontre avec la compositrice Édith Canat de Chizy

Au cours de cette saison 2010/2011, l’Auditorium-Orchestre National de Lyon accueille Édith Canat de Chizy pour une résidence d’un an. Lyon Capitale a rencontré la compositrice à l’occasion de deux créations mondiales –une œuvre pour orchestre et une œuvre pour orgue- à découvrir dans les jours à venir à l’Auditorium.

Lyon Capitale : On fantasme beaucoup sur le mythe du compositeur qui crée isolé du monde, hors du temps. Quel rapport entretenez-vous avec le monde extérieur lors de votre processus de création ?

Édith Canat de Chizy : Le compositeur est toujours seul quand il compose, c’est une donnée incontournable du créateur en général. Néanmoins, je ne me sens pas du tout coupée du lien social, d’abord parce qu’en tant que compositeur on fait partie d’une corporation avec laquelle personnellement j’entretiens beaucoup de relations puisque j’enseigne la composition dans un conservatoire. Les compositeurs sont en général des gens inquiets, par le fait même de la création extrêmement accaparante au niveau de la vie sociale, de la vie de famille, du contact avec les amis car il est vrai que l’on travaille tout le temps. C’est une donnée difficile à concilier avec la vie sociale. Mais cette inquiétude s’accompagne du plaisir de créer, d’explorer un autre espace, d’élaborer une œuvre qui, au fil du temps, se construit par strates c’est-à-dire qu’une œuvre est en quelque sorte la matrice d’une autre œuvre où on approfondit certaines choses, c’est toujours la même recherche que l’on poursuit.

LC : Pour poursuivre sur votre relation avec le monde extérieur, vous considérez-vous plus inspirée par le monde extérieur ou par un monde intérieur qui serait plus de l’ordre de la métaphysique ?

Je crois que mon monde intérieur est la donnée fondamentale, ce que j’appelle l’imaginaire personnel. C’est un réceptacle et je me sens comme un rapace qui se nourrit de beaucoup d’autres choses, d’impressions. Pour moi, ces inspirations se situent dans mon rapport à la poésie, à la peinture, à la musique, à la littérature, au cinéma… Je suis toujours à l’affût de ce qui peut nourrir ce monde intérieur. Le rapport au monde extérieur se fait dans ce sens là, il apparaît comme un apport qui va enrichir notre monde intérieur.

LC : Vous avez un parcours qui n’est pas seulement orienté vers la musique puisque vous avez fait des études d’archéologie, d’art et surtout de philosophie. Comment ces différents domaines habitent-ils vos œuvres ?

Je suis née dans la musique, enfant, mon berceau était à côté du piano et je pense que c’est une expérience sensorielle qui marque ! Mais il est vrai que j’ai eu un parcours original. J’étais dans une famille où il n’était pas question de faire de la musique sa profession… Le milieu universitaire m’a beaucoup apporté, je continuais à faire de la musique à côté bien sûr, et c’est en maîtrise de philosophie que j’ai vraiment décidé de faire de la musique mon métier après toute une réflexion sur l’esthétique, sur la métaphysique et sur l’existentialisme. J’ai opté pour la création. Ça m’a donné du recul par rapport au métier ainsi que de la maturité.

LC : Vous avez eu une formation très intellectuelle qui vous a habituée à conceptualiser avec la philosophie, êtes-vous dans une démarche d’intellectualisation de la création ou dans une création qui serait plus de l’ordre du sensible ?

Je suis complètement dans une démarche de l’ordre du sensible, et c’est précisément ce qui m’a intéressée dans l’étude de l’existentialisme c’est de voir que l’expérience du sensible peut amener à une découverte de l’ordre métaphysique.

LC : On lit souvent que votre rencontre avec le compositeur Maurice Ohana fut déterminante. Que pouvez-vous nous en dire ?

J’ai eu deux professeurs très importants Ivo Malec et Maurice Ohana (qui d’ailleurs n’était pas enseignant, il était plus dans un rapport de l’ordre de la maïeutique). Ils m’ont tous deux apporté le sens de la liberté dans l’écriture, ce qui n’est pas évident du tout car quand on compose il y a des esthétiques dominantes et nous sommes toujours un peu terrorisés car on se dit : « il faut que j’écrive comme ça, sinon je ne vais pas exister ». Le contact avec ces deux compositeurs m’a permis d’oser vivre une grande expérience de la liberté qui demande un grand courage… Il m’exhortait à faire une musique qui serait la mienne.

LC : Vous êtes violoniste de formation et les cordes sont très présentes dans votre œuvre. Comment analyseriez-vous ce rapport à l’instrument ?

Je pense qu’il y a une possibilité de mouvement dans les cordes et c’est une chose que j’ai particulièrement étudiée dans les pièces pour cordes, dans les quatuors. Du fait de mon métier de violoniste, j’étais fascinée par cette capacité de mouvement qu’elles peuvent engendrer. La multiplicité des timbres me fascine également, les harmoniques, les différents modes de jeu, les effets de souffle, le caractère complètement immatériel qui peut suggérer d’autres timbres de l’orchestre comme par exemple des timbres de vent, des timbres flutés, des timbres percussifs… C’est un univers qui m’a énormément ouvert sur mon monde intérieur et qui m’a permis de développer ce monde de timbres que je recherchais et de façonner mon écriture pour orchestre qui est vraiment issue du monde des cordes que je trouve captivant tant il est insaisissable. Par contre je ne suis absolument pas dans un traitement des cordes romantique, ce qui m’intéresse c’est le côté fugitif, percussif, véloce de celles-ci...

LC : Deux œuvres en création mondiale que vous avez composées vont être interprétées dans les jours à venir, une œuvre pour orgue et une œuvre orchestrale. Vous avez rarement écrit pour l’orgue…

Oui tout à fait, c’est la deuxième pièce pour orgue que j’écris. J’ai une expérience particulière avec l’orgue… Je suis Lyonnaise d’origine, enfant j’ai vécu Place Bellecour et tous les dimanches j’allais à la messe à la cathédrale Saint-Jean et on écoutait la fameuse sortie de l’orgue et j’en ai gardé longtemps cette image, baignée dans l’odeur d’encens… Pour moi c’était très connoté ! Mais j’ai essayé de dépasser ça et de sortir de la manière traditionnelle de jouer de l’orgue et j’ai voulu lui appliquer les modes de jeu que j’applique aux cordes. L’œuvre pour orchestre sera, quant à elle, dans le prolongement de ma dernière pièce, Times. J’ai cherché à approfondir mes recherches, dans toutes mes pièces pour orchestre on trouve un ostinato rythmique, c’est-à-dire une cellule qui est répétée de façon différente. Dans la création il y a cette dimension là, d’ailleurs elle s’appelle « pierre d’éclair ». C’est un extrait d’un vers de René Char dans le Nu perdu. René Char a une démarche mystique -bien qu’il soit agnostique- absolument passionnante et dans son œuvre poétique l’éclair est très présent. Et ça m’a vraiment intéressée de mettre en rapport ma pièce avec cette dialectique de l’immobilité de la « pierre » et la fulgurance de l’ « éclair ». On est dans une dialectique d’immobilité et de mouvement.

LC : La poésie semble très importante pour vous, dans quelle mesure influence-t-elle votre œuvre ?

La poésie qui rentre en résonnance avec mes préoccupations m’intéresse énormément. C’est une sorte de complément. Au point de départ d’une pièce, les œuvres poétiques sont des éléments qui mettent en appétit. C’est une beauté artistique qui me donne envie d’écrire. Emily Dickinson, René Char, Garcia Lorca, les poètes anglo-saxons… Leur quête de l’ailleurs, de l’indicible et ce questionnement sur la vie et la mort me captivent… Je suis fascinée par tout ce qui nous dépasse et c’est un horizon illimité. Ma musique se fait autour de cette quête perpétuelle…

Jeudi 31 mars et samedi 2 avril, Édith Canat de Chizy/ Strauss/ Mahler - ONL dirigé par Ilan Volkov. Mardi 5 avril, Édith Canat de Chizy/ Gorka Cuesta/ Liszt/ Moussorgski - Récital d’orgue, Loïc Mallié. A l'Auditorium, Lyon. www.auditoriumlyon.com

Le concert du 31 mars sera diffusé le 21 avril à 20h sur France Musique. À découvrir CD : L’œuvre pour orchestre d’Édith Canat de Chizy (label aeon).

à lire également
Dans la nuit de mercredi à jeudi, Lyon a perdu l'un de ses plus anciens bouquiniste et puits de culture musicale. Emporté à 64 ans, Serge Boissat n'a jamais cessé de diffuser sa passion pour le rock au sens large et pour la bande dessinée. Son ami et fondateur de la radio libre "Radio Bellevue" en 1981, le réalisateur Jean-Claude Chuzeville, lui rend hommage.
d'heure en heure
d'heure en heure

derniers commentaires
Faire défiler vers le haut