Mai 68 : Claude Delorme raconte

Au hasard des rencontres militantes, il croise le chemin des maoïstes du PCMLF (Parti communiste marxiste léniniste de France). Comme nombre de ses collègues, il se détourne d'une trajectoire d'étudiant pour aller s'établir chez Berliet (aujourd'hui Renault Trucks). Il y restera 13 ans.

"Le parti communiste avait trahi la jeunesse et la classe ouvrière en 1968. Il fallait revenir aux fondamentaux : un nouveau parti avec comme modèle la Chine de Mao. Pour nous, le sujet historique qui ferait la révolution était la classe ouvrière. Nous devions donc nous faire embaucher à l'usine. Lyon était l'idéal pour s'établir puisque l'agglomération comptait de nombreux bastions industriels avec Berliet, Paris Rhône ou Rhodiacéita. Et comme c'était une ville de taille moyenne, on pouvait plus facilement s'y faire entendre à quelques centaines.

En 1973, après une année d'IUT inachevée, je me suis fait embaucher chez Berliet comme ouvrier spécialisé. Je ne m'en suis pas vanté auprès de mes parents ouvriers, eux qui rêvaient d'autre chose pour leur fils bachelier.

Chez Berliet, on était une vingtaine de maos. On a vite été repérés par les militants du PC qui faisait la chasse aux gauchistes. Très vite, il s'agissait de s'inscrire dans l'action syndicale. Le choix s'est porté sur la CFDT. Sa tradition démocratique nous permettait de nous exprimer même si nous étions minoritaires au sein de l'organisation. La CGT contrôlait Berliet. Du coup, notre rôle était marginal, à l'échelle de l'atelier.

Je me vivais comme professionnel de l'agitation. Tous les deux/trois mois, il y avait des débrayages. On attendait l'étincelle mais neuf fois sur dix, ça ne durait pas plus d'une demi journée. Il y avait des luttes au niveau des chaînes de montage contre les changements de cadence, l'absence de chauffage en hiver et les disparités de salaire. On refusait tout compromis, ce qui nous différenciait de la CGT et du PCF.

Notre action politique n'a jamais pris. Si on a recruté un ou deux ouvriers, c'est le bout du monde ! Du coup, un glissement s'est opéré : on faisait de plus en plus de syndicalisme (moi-même je suis devenu délégué du personnel) et de moins en moins de politique.

A partir de 1978, l'usure générale du mouvement renforcée par l'élection de Mitterrand en 1981, a conduit à la dissolution du mouvement. On était au bout du rouleau. De professionnel de la révolution on devient comme tout le monde : on se demande comment faire autre chose de sa vie. C'est ainsi que j'ai repris une formation dans l'électrotechnique pour d'abord travailler comme technicien dans une autre boîte.

A partir de 1992, je suis devenu prof en lycée professionnel, à Vénissieux. Pendant 10 ans, j'ai tout arrêté : le syndicalisme et la politique. Et puis en 1995, alors que je venais à peine d'être titularisé comme professeur, j'ai fondé SUD Education. Maintenant je milite surtout pour la régularisation des sans papiers avec RESF.

Avec le recul, je pense que nous avons sous-estimé la capacité du système à récupérer les mouvements de contestation. Mais au final, nous ne nous sommes pas plus trompés que ceux qui ont plébiscité l'union de la gauche. Aujourd'hui, je me situe au centre car la radicalité est au centre de la société. La question d'actualité reste la reconstitution d'un sujet révolutionnaire".

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