© Antoine Merlet

Littérature : Étienne Rigal, juge et témoin

Haut magistrat lyonnais, spécialisé dans les dossiers de surendettement, le juge Étienne Rigal publie à 58 ans son premier livre, Restons groupés, aux éditions P.O.L. Après avoir été l’un des héros du livre d’Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne, il propose sa propre version de son existence, de la petite enfance jusqu’aux dossiers sensibles sur lesquels il continue de statuer. Un livre passionnant mais aussi touchant par sa déroutante sincérité.

On le sait, l’autofiction, l’autobiographie, ou même le simple fait d’écrire sur des personnes bien réelles, vivantes, n’est pas sans risque. Même en se limitant à la dernière décennie, la liste des personnes s’estimant lésées par le portrait qu’ont fait d’elles certains écrivains serait bien trop longue à dresser.

Sorti fin août 2020, le dernier roman d’Emmanuel Carrère, Yoga, a ainsi suscité la controverse. L’ex-épouse de l’écrivain, Hélène Devynck, a peu apprécié la façon dont l’auteur de L’Adversaire évoque leur séparation. Lors d’un entretien pour le quotidien Le Monde, elle avoue avoir été “vexée d’être présentée en épouse trompée”, qui cherche la lumière “dans un journal people” (journaliste à TF1 puis à LCI, Hélène Devynck avait publié un droit de réponse dans Vanity Fair, à la sortie du roman). Elle a même pris la précaution d’établir avec lui un contrat la protégeant juridiquement après leur séparation.


“Juger l’autre, c’est d’abord se juger soi-même”


Mais il arrive aussi, encore heureux, que les modèles apprécient la façon dont ils ont été portraiturés. Ainsi, le juge Étienne Rigal, dont le même Emmanuel Carrère avait retracé le parcours dans son roman sorti en 2014, D’autres vies que la mienne, avait au contraire goûté le traitement. D’ailleurs, l’écrivain et le juge ont noué une précieuse amitié au fil du temps. Et ils ont souvent présenté le livre ensemble au cours de différentes rencontres littéraires (qui existaient à cette époque). “Il y a des trucs avec lesquels je ne suis absolument pas d’accord, mais je me garderais bien de te dire lesquels de peur que tu y touches, affirme Étienne Rigal à la fin de l’œuvre. J’aime que ce soit ton livre et, globalement, j’aime aussi le type qui porte mon nom dans ton livre.”

Pris au jeu de l’écriture

Mais “le juge unijambiste”, ainsi que le nomme Emmanuel Carrère sans qu’il ne s’en offusque, s’est pris également au jeu de l’écriture.

À l’occasion d’un livre collectif consacré à l’écrivain, Emmanuel Carrère : faire effraction dans le réel*, on lui demande de participer, d’écrire sur son ami. Il s’en acquitte avec plaisir. On lui fait “grand compliment” de sa contribution. C’est un déclic qui vient s’ajouter à une sorte de passe-temps cultivé depuis des années. “J’ai toujours écrit de petites histoires, explique-t-il. Mais je ne me croyais pas capable d’écrire un livre. C’était de petits textes que j’envoyais à mes amis, dont Emmanuel bien entendu.”

Les “petits textes” ont fini par constituer une manière de manuscrit qu’Emmanuel Carrère envoie à son éditeur, P.O.L. La réaction est positive mais il faut trouver une cohérence à cette écriture qui sort en jet continu, presque sans réflexion, “un peu comme un robinet qu’on ouvre”. Ce premier jet, Étienne Rigal va le travailler durant deux ans, suivant les conseils de Frédéric Boyer – qui dirige les éditions P.O.L depuis la mort de Paul Otchakovsky-Laurens. Le résultat est à la hauteur (cf. note critique par ailleurs). Il y a parfois des maladresses, une naïveté qui peut sembler étonnante de la part d’un magistrat réputé. Le besoin de témoigner passe avant tout.

Une de mes obsessions, j’espère que ça transparaît dans le livre, c’est le témoignage. Je pense que c’est important de témoigner de ce que l’on a vu, entendu, compris ou pas compris.” Aussi bien, il n’hésite pas à confier ses doutes. Il se détache de cette image empreinte de dureté et de certitude que l’on prête à ceux qui rendent justice. C’est que son besoin d’humanité l’amène loin.

Son empathie naturelle s’exerce même sur les coupables des pires violences, des pires sévices. “Pour les crimes sexuels, je pense que l’on ne choisit pas ses pulsions mais on choisit de passer à l’acte ou pas. Je suis là pour juger les actes pas les pulsions. Je trouve que l’on ne fait pas assez la différence”, dit-il. Il plaide pour une justice au plus près des personnes en difficulté. Même si, comme il s’en explique, il y a “une forme de douleur à représenter le droit, à prononcer des peines qui vont faire mal…”.

Il redoute d’ailleurs les changements que la pandémie pourrait entraîner, favorisant une justice virtuelle, rendue sur dossier, où les contacts humains se feraient rares.

“Certains de mes collègues ont besoin de prendre de la distance, j’ai au contraire besoin d’être au plus près des choses. Je suis un intuitif. Dans mon métier, je suis souvent traversé d’émotions diverses, de souvenirs qui m’aident. Je me rappelle d’un collègue, excellent magistrat, qui voulait que personne ne sache ce qu’il pense. Je ne peux pas être comme ça. Les dossiers, je dis ce qu’ils ont provoqué en moi.”

Si l’exercice, très personnel, de son métier occupe une bonne part de Restons groupés, c’est peut-être avec encore plus d’émotions que l’on découvre aussi quel enfant fut le juge Rigal, la façon dont il s’aménageait une sorte de lit de secours à cause de ses problèmes d’énurésie. Il y a aussi le jeune homme dont la vie est obscurcie par deux cancers et l’amputation d’une jambe… Et puis l’ami (pas seulement d’Emmanuel Carrère), l’amant, le père… Autant de facettes et de moments qu’il nous fait partager. On ne peut que lui en être reconnaissant.


*éditions P.O.L, sorti en 2018.


Critique

Une désarmante sincérité

C’est parce qu’il a été amputé d’une jambe à 22 ans, après deux cancers et de lourds traitements, qu’Emmanuel Carrère le surnomme “le juge unijambiste”.

Étienne Rigal est un juge dont la compétence est appréciée, notamment dans le domaine du surendettement. La maladie et son métier de magistrat font bien entendu partie des sujets évoqués dans son récit, Restons groupés. Mais il creuse en profondeur, revient sur son enfance, dévoile sans pudeur jusqu’à ses problèmes d’énurésie. Il retrouve même l’orthophoniste qui l’avait tant marqué, il y a presque un demi-siècle.

Son écriture se place toujours au plus près de ses sensations, de ses émotions, y compris quand elles devraient, au nom d’un principe qu’il récuse, être laissées de côté. Comme lorsqu’il se penche sur des dossiers ultrasensibles, pas tous forcément judiciaires d’ailleurs. Amateur revendiqué de jazz, sa phrase swingue et nous enveloppe dans un rythme particulier. “Juger l’autre, c’est d’abord se juger soi-même”, affirme-t-il au détour d’une page. Il le fait avec une sincérité et une humanité désarmantes.

Restons groupés – Étienne Rigal, éditions P.O.L, 256 p., 16 €.


 

 

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