Journées Cinéma et Psychiatrie du Vinatier : tous fous de cinéma !

Ce lundi et mardi ont lieu les 1ères journées Cinéma et Psychiatrie du Vinatier, en partenariat avec le Festival International Cine-Vidéo-Psy de Lorquin et l'Institut Lumière. Des journées réservées aux professionnels avec en point d'orgue, la projection publique à l'Institut Lumière de Spider de David Cronenberg. Un chef d'œuvre sur la question de la schizophrénie qui sera suivi d'un débat. L'occasion de revenir avec deux des initiateurs de l'événement, les psychiatres Jean-Pierre Salvarelli et Nicolas Janaud, sur les ponts qui unissent cinéma, psychiatrie et psychanalyse.

D'où vous est venu l'idée de ce rapprochement entre cinéma et psychiatrie ?

Jean-Pierre Salvarelli : D'abord, d'une passion commune pour le cinéma. Et de l'idée que la psychanalyse et le cinéma sont nés au même moment. 1895, c'est la publication des Etudes sur l'hystérie de Freud et la projection de L'Entrée du train en gare de la Ciotat des frères Lumière. Il y a là une même culture, un même élan, et même un vocabulaire commun : les séances, les projections. Certains disaient même que le cinéma mourrait avec la psychanalyse. En réalité, le cinéma et la psychanalyse posent une même question : est-ce qu'une image est une image ou autre chose qu'une image.

Au départ le cinéma était pourtant muet alors que la psychanalyse est basée sur la parole...

Oui, mais comme toutes les choses inversées, elles se retrouvent à un moment. L'important c'est la question de l'image, du mouvement et de l'immobilité. Il y a dans les deux cas une tentative d'exprimer au même moment, une problématique sociétale qui trouve des réponses différentes. Je ne crois pas que les idées naissent comme ça n'importe où. Il y a un contexte culturel qui a prévalu à la naissance de ces deux disciplines.

Comment vont se dérouler les journées Cinéma et Psychiatrie ?

Nicolas Janaud : Ce sont des journées ouvertes aux professionnels, cela fait partie aussi de la formation. Et également une demi-journée consacrée à des ateliers vidéos avec les patients. On a quatre demi-journées thématiques sur deux salles. Le centre social qui est la grande salle avec 450 places et cette petite salle de 70 places, qui est celle de l'association la Ferme, où l'on va diffuser toute sorte de films, en partenariat avec le festival de Lorquin dont le fond documentaire s'élève à 3-4000 films, tout types et tout formats confondus.

Pourquoi pas davantage d'ouverture aux patients ?

Jean-Pierre Salvarelli : Parce qu'on ne soulève pas la poussière sans savoir où elle va retomber. Nous sommes dans un lieu de soin et on ne peut préjuger de l'effet que peut avoir un film ou une activité sur des patients. Voir un film ça remue des choses. On n'est pas dans l'idée que ces journées sont réservées à tel ou tel mais on doit réfléchir à ce qu'on fait subir aux patients. Je ne suis pas favorable à ce qu'il n'y ait pas de différenciation entre patients et soignants. Après, il y a la question particulière de l'atelier thérapeutique comme vecteur de soin mais c'est tout à fait autre chose.

Le point d'orgue de ces journées est bien sûr la projection de Spider de David Cronenberg à l'Institut Lumière. Qu'est-ce que le cinéma peut dire de la question psychiatrique ?

De manière générale, les films qui montrent la psychiatrie ne sont pas très bons, car ils sont dans l'illustration. Par contre, le cinéma dans son ensemble, que l'on parle d'Hitchcock, de Capra, peu importe, est phénoménal pour montrer la psyché humaine et la maladie mentale, à partir du moment où justement il ne veut pas en faire la démonstration

Pourquoi alors avoir choisi spécifiquement Spider, qui traite de la psychiatrie et plus précisément d'un malade schizophrène ?

On a l'ambition de faire de cette manifestation un rendez-vous. Pour marquer cette rencontre, on a eu cette idée d'un partenariat avec l'Institut Lumière. Et pour faire le pont entre les deux, il me semblait qu'un film dont le sujet était la psychiatrie était de bon aloi. En plus, Spider n'est pas à proprement parler un film sur l'univers psychiatrique, comme la Tête contre les murs de George Franju (1959) ou Shock Corridor de Samuel Fuller (1963). Ce qui est intéressant dans Spider, c'est qu'il interroge à la fois la position subjective et la position du spectateur. C'est-à-dire que l'histoire qu'il raconte n'est pas vraie. Du moins elle l'est, mais du point de vue de celui qui la raconte. Ça interroge à la fois la question de la maladie mais aussi celle du spectateur et de la façon qu'il a de raconter sa vie. C'est aussi le genre de film qu'on peut venir voir sans s'intéresser forcément à la psychiatrie, parce que c'est un Cronenberg, qui sort d'ailleurs prochainement un film sur Jung et Freud.

Est-ce que pour vous psychiatre, un tel film est crédible à 100 % sur la question de la schizophrénie, jusqu'à pouvoir agir comme un outil ?

Non. Quand je vois Spider, je le vois d'abord comme un spectateur et avant tout je trouve ça beau. Ensuite, je le vois comme un psy et là c'est autre chose. C'est un film que l'on peut montrer des internes pour les faire réfléchir à ce qu'est l'image, la subjectivité. Mais est-ce que ça donne tout le sel et toutes les clés du génie de l'âme humaine ? Non. En sortant du film, on ne sait pas davantage ce qu'est un schizophrène. Au-delà de ça, ça fait 25 ans que je pratique la schizophrénie et je ne suis pas sûr de savoir ce que c'est. Et le jour où je saurais ce que c'est, je m'arrête. Pour autant dans ce film, il y a la manière de voir la souffrance d'un homme qui n'est pas dans le pathos, qui n'est pas chirurgicale. La question de sa subjectivité est vraiment respectée.

Nicolas Janaud : Ce qui est intéressant avec Spider, c'est qu'on est vraiment dans la partie postérieure de sa tête. On vit le truc avec lui sans savoir où on en est. Finalement, on ne saura jamais ce qu'est la schizophrénie tant qu'on n'aura pas vu tous les schizophrènes.

Jean-Pierre Salvarelli : A la limite, pour reprendre ce que j'ai dit, je pourrais savoir ce qu'est la schizophrénie, mais je ne saurais jamais ce qu'est un schizophrène. Un schizophrène ça n'existe pas. Il y a des gens qui sont atteints de pathologie certes, mais ça ne dit pas qui ils sont, comme le fait d'être journaliste ou psychiatre ne dit pas qui on est. Un patient schizophrène c'est une histoire singulière, affective. Parfois on les comprend, parfois on ne les comprend pas. Spider c'est le parcours d'un homme et son côté hollywoodien contribue à en transcender le sens. Encore, une fois, les vrais films de la psyché ne sont pas ceux qui en parlent directement.

Pour la suite vous entendez développez l'aspect festival de cette manifestation ?

Nicolas Janaud : En complément de nos journées professionnelles, bien sûr, si l'Institut Lumière est prêt à nous suivre.

Jean-Pierre Salvarelli : Ce qui serait intéressant aussi, ce serait de faire intervenir des cinéastes, ou même d'autres artistes, des architectes ou autres, car je suis très intéressé par la question du regard extérieur sur la question de la maladie mentale. Ca nourrit notre réflexion de psychiatre.

Est-ce qu'il y a quelque chose de comparable entre le regard du cinéaste et celui du psychiatre, ou l'écoute du psychanalyste ?

A l'écoute de la psyché humaine, on peut utiliser les moyens qu'on veut. Si tu t'intéresses à ce que ressent l'humain, à ce qu'il pense, tu peux écrire, tu peux devenir psy, journaliste, cinéaste. On apprend tout le temps sur la psyché humaine. Est-ce que c'est pareil non ? Car la position du spectateur est résolument différente. Se pose en fait la question du cadre. Il n'y a de cinéma qu'au cinéma. C'est un des rares moments où le mot et ce qui s'y passe sont au même endroit. Il y a un investissement, une identification. Tu t'identifies au personnage et au regard du cinéaste, parce que le cinéma c'est une langue qui modifie la psyché. La psy, c'est particulier, ce n'est pas dans l'œil, c'est le passage de l'œil à l'oreille. C'est sans doute pour ça que les psys sont autant fascinés par le cinéma.

Jean-Luc Godard disait que "le cinéma c'est la vérité 24 fois par seconde", Brian De Palma que c'est plutôt "24 fois le mensonge par seconde", ce qui est sans doute plus vrai. Le cinéma n'est que du mensonge : il y a du montage, une histoire, des plans, rien n'est vrai tout en ayant un effet de réalité et même de transcendance. Comme cela interroge-t-il la question psy ?

Jean-Pierre Salvarelli : C'est comme quand on raconte nos vies finalement. En fait, « le menteur dit la vérité ». Quand on raconte nos vies on ment sans cesse mais on dit une vérité. Le cinéma c'est pareil, le mensonge y est un moyen pour dire la vérité, car ça dit quelque chose de la vérité du monde.

Nicolas Janaud : A partir du moment où on accepte le cadre donné, ce qui est important, c'est le sens qui peut être donné. Sur l'analogie entre réalisateur et psychanalyste : sur le divan, le patient peut raconter n'importe quoi, mais en cela il est déjà parlant. Il y a aussi l'exemple du rêve. En psychanalyse comme au cinéma, comme chez Lynch. Quand on perd le contact avec la réalité, on passe à travers des barrières normatives.

Jean-Pierre Salvarelli : Comme en psychanalyse, Lynch par exemple travaille beaucoup sur l'association d'idées. Un artiste c'est quoi ? C'est un type qui va donner une concrétude à nos fantasmes. Et comme il va donner cette concrétude au fantasme, on va reconnaître ce fantasme sans savoir qu'on le reconnaît. Le cinéma ce sont ces deux choses : une histoire et quelque chose qui met en concrétude la question du fantasme. C'est une oscillation entre ces deux mondes. C'est aussi pour cela qu'on va aimer des films et pas d'autres et à certains moments de nos vies et pas à d'autres. Parce qu'on va aussi y reconnaître quelque chose de notre parole.

Nicolas Janaud : Ce qui serait intéressant c'est qu'au-delà de la psychiatrie et de ses enjeux, la soirée à l'Institut Lumière recouvre aussi à travers le cinéma, cette question-là de notre rapport à l'image.

1ères Journées Cinéma et Psychiatrie. Les 28 et 29 novembre au Centre Social et à la Ferme du Vinatier.

Projection-débat ouverte au public :

-Spider de David Cronenberg avec Ralph Fiennes. 2002. 1h38

Précédé de Film de Samuel Beckett et Alan Schneider avec Buster Keaton. 1965. 24 minutes

Intervenants :

- Dr Jean-Pierre SALVARELLI : psychiatre et président de la Commission Médicale d'Etablissement du Vinatier.

- Dr Jean-Christophe VIGNOLES : psychiatre au Vinatier

- Dr Alain BOUVAREL : pédopsychiatre et président de l'association Festival de LORQUIN qui gère également le Centre National d'Audiovisuel en Santé Mentale (CNASM).

- Maëlle ARNAUD, programmatrice à l'Institut Lumière.

Le Mardi 29 novembre à 20 h à l'Institut Lumière (réservations : 04 78 78 18 95/ contact@institut-lumiere.org)

Photos : Buster Keaton dans Film de Samuel Beckett et Alan Schneider / Spider de David Cronenberg / Body Double de Brian de Palma.

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1 commentaire
  1. putoisblogueur - 9 décembre 2011

    Profitons en pour revoir 'Vol au dessus d'un nid de coucou' de Milos Forman !

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