Hervieu
©JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP

Départ de Dominique Hervieu de la Maison de la danse pour la direction de la culture aux JO 2024 : entretien exclusif

Exclusif. Après en avoir pris la direction en 2011, Dominique Hervieu quitte la Maison de la danse en Mars 2022. Un coup de théâtre pour Lyon, la perspective d’un projet à dimension planétaire pour elle. Lyon Capitale a recueilli à chaud sa réaction et les lignes principales de son futur projet !

Dominique Hervieu vient d’être nommée Directrice de la Culture pour les Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024. L’annonce a fait l’effet d’un coup de théâtre à Lyon d’autant qu’elle part en mars 2022.

Un départ qu’il nous est difficile de ne pas lier à l’abandon de la Maison de la danse à Confluence puis de l’arrêt des Ateliers de la Danse au Musée Guimet. On ne s’étendra pas ici sur ce qui nous parait aujourd’hui toujours scandaleux : l’absence d’une grande Maison de la danse dans une ville qui a accueilli depuis les années 1980 les pans les plus importants de l’histoire de la danse en France et dans le monde. Dominique Hervieu dit ne pas partir à cause de frustrations et on la croit tant le projet dont elle s’empare – inventer et coordonner des projets culturels sur l’Hexagone dans le cadre des jeux Olympiques d’été qui se dérouleront à Paris en juillet et Août 2024 – est en cohérence avec son parcours de danseuse, de chorégraphe, de créatrice d’évènements un peu fous, de directrice d’Institutions comme le théâtre national de Chaillot à Paris. A cela s’ajoute le gigantesque développement de la danse qu’elle a accompli à Lyon.

Ce nouveau projet lui donne toute la dimension qu’elle mérite. Elle aura rayonné par sa connaissance et l’amour profond des artistes ; par une conviction sans faille que la culture apporte un sens à nos vies et nos sociétés, son sens aigu de la pédagogie et un engagement total pour des missions de service public en direction de tous les publics. On lui doit une Biennale où en prenant des risques, elle nous a fait découvrir de grands chorégraphes et des formes artistiques surprenantes ; la labellisation de la Maison de la danse en Pôle européen de création qui lui permet de soutenir des créations et d’accompagner des artistes dans une diffusion internationale.

Elle part avec la joie d’avoir construit et fait valider Les Ateliers de la danse qui seront établis dans le 8e, sur le site du groupe scolaire Kennedy, tout proche de la Maison de la Danse. Grâce à elle, la danse a tissé sa toile sur tout le territoire. Personne n’est irremplaçable certes mais son sourire, son enthousiasme pour créer et impulser, son exigence artistique, son abord simple manqueront à Lyon. Son parcours démontre à quel point il nous semble indispensable qu’à sa succession soit nommée une personnalité qui soit avant tout un ou une artiste !


"Mettre le corps en avant par le sport mais aussi en créant une dimension poétique, intellectuelle, sensible"


Lyon Capitale : Vous partez sur un projet qui allie culture et sport. Quels sont ses fondements ?

Dominique Hervieu : Depuis la création des Jeux Olympiques, Pierre de Coubertin s’est toujours appuyé sur le modèle des Jeux Olympiques antiques où la culture était déjà présente avec une charte qui a trois piliers : culture, éducation et sport. Plus ou moins importante, elle s’est imposée à partir de 1986 avec une programmation en parallèle comprenant des créations et des artistes contemporains. Le projet sur lequel je vais travailler est dans cette continuité, intégrer une dimension culturelle à l’esprit olympique avec l’idée d’apporter aux visiteurs, aux spectateurs, à ceux qui vont dans les stades, Français et étrangers, l’expérience de la culture et de dévoiler son excellence, sa particularité locale. Il y a bien-sûr cette idée d’être sain par le corps et l’esprit, de mettre le corps en avant par le sport mais aussi en créant une dimension poétique, intellectuelle, sensible. C’est évidemment une philosophie très humaniste pour dire aussi que les athlètes évoluent dans une société qui a des ressources artistiques.


"Des valeurs olympiques partagées par les artistes comme la solidarité, la diversité culturelle, la tolérance, l’excellence"


Vous allez à la fois créer vos propres projets artistiques et coordonner celles des autres ?

Oui, c’est cela, je vais créer mes projets artistiques et c’est très stimulant mais je ne peux véritablement développer tout cela car je viens juste d’être nommée et il y a encore des réflexions à mener. Ma mission sera basée sur le fait qu’il y ait une pratique culturelle avec des valeurs olympiques partagées par les artistes comme la solidarité, la diversité culturelle, la tolérance, l’excellence. Faire émerger une société d’inclusion car il y aussi les jeux paralympiques. Tout ceci se déroule sur trois ans pour qu’il y ait déjà une présence de la culture dans les écoles, sur les territoires, en particulier dans le 93 en Seine Saint-Denis où il y aura beaucoup d’épreuves. L’idée c’est que la culture produise une espèce de montée en puissance, qu’elle rende visible l’arrivée des jeux avec des temps forts notamment à partir de juin jusqu’au lancement en Juillet. Cela concerne quand même douze millions de visiteurs qui seront à Paris et dans les villes de France accueillant les épreuves. Mon rôle sera aussi d’accueillir les propositions de grandes institutions. Il y aura Paris, le Château de Versailles, tout le 93 avec des belles scènes nationales et celles des autres villes. Il y a déjà des personnes qui travaillent avec des idées, leurs propres visions. Il faut être à l’écoute de partenaires de haut niveau, de patrimoine et de création. Il s’agit de construire ensemble pour que leurs propositions rentrent dans une vision cohérente et que tout cela fasse des jeux avec l’esprit français, la fantaisie française, pour bâtir des jeux contemporains.

Pourquoi avoir dit oui ?

Cela m’intéressait donc j’ai candidaté. C’est un projet qui pour moi avait le sens d’un final, un point d’exclamation dans mon parcours lié à l’art, à l’évènement et aussi à la Biennale avec des évènements généreux, un peu hors format comme lorsqu’il y a 70 danseurs à Fagor ou 2000 amateurs dans la rue pour le défilé. Il rassemble tout ce que j’ai fait en tant que danseuse, je rappelle que j’étais gymnaste avant de le devenir, mon travail de création seule ou avec José Montalvo. Cela représente le rapport au corps à un niveau très exigeant pour la danse et le sport. Puis il y a cette nécessité de mettre en musique comme un chef d’orchestre, je l’ai fait à Lyon et à Chaillot. Etre le chef d’orchestre d’un territoire, de plusieurs propositions artistiques, de beaucoup d’artistes, d’autres institutions. A Lyon, j’ai beaucoup construit, j’ai beaucoup appris et je veux partager mon expérience.


"La culture a quelque chose à gagner en étant au cœur d’un évènement planétaire"


Ce point d’exclamation, vous ne pouviez pas l’atteindre en restant à la Maison de la danse ? Il y a bien des choses que vous n’avez pu réaliser comme le grand projet à Confluence ou Les Ateliers de la danse au Musée Guimet ?

Non, je ne pars pas à cause de frustrations. Je suis une femme qui a beaucoup d’énergie, j’adore construire et le terrain des jeux olympiques est exceptionnel, cela représente un milliard de téléspectateurs. J’adore le monde des œuvres populaires, soutenir la création dans les territoires. C’est le changement d’échelle qui est enthousiasmant en fait, la visibilité que l’on peut donner à la culture et je pense qu’elle a quelque chose à gagner en étant au cœur d’un évènement planétaire. Je voulais cette dimension qui va me permettre de travailler sur une échelle nationale avec l’Education nationale, le Ministère de la culture, le Ministère des sports autour de projets très stimulants. Il y a aussi les collectivités locales qui auront envie que les Jeux Olympiques aient une présence chez eux et qui feront en sorte que les gens qui ne pourront pas entrer dans les stades auront l’impression d’avoir participé aux jeux par la culture.


"En art quand on n’avance pas on recule"


Vous partez dans quel état d’esprit par rapport à la Maison de la danse ?

Je pense qu’il y a encore beaucoup de choses à faire et si j’étais restée j’aurais fait un acte 2 ou un acte 3. En art quand on n’avance pas on recule. Il fallait relancer, redévelopper un esprit critique et se remettre en question sur un certain nombre de sujets dont l’artistique. C’est bien que ce soit une nouvelle direction qui rebat les cartes. Je pars dans un état d’esprit de quelqu’un qui a été à 1000 % dans cette aventure, qui a construit avec ses équipes et qui laisse la Maison de la danse dans un écosystème lisible. On a créé le Pôle de production européen, développé Numeridanse, le Dansathon. On a amplifié le travail autour de la création et l’éducation artistique, tout ceci n’existait pas. On a multiplié les budgets de production par quatre, j’ai ouvert le mécénat qui est de 400 000 euros aujourd’hui, on a créé la Maison de la solidarité… Et aujourd’hui la Maison de la danse a une base financière solide. Il y a donc un héritage qui servira pour aller plus loin. Guy avait fait un magnifique travail, moi j’ai rajouté un étage, il y a un étage à rajouter.


"Je me sens à l’aise avec ce départ"


Vous êtes heureuse malgré tout que les Ateliers de la danse voient le jour dans de nouvelles conditions ?

Les Ateliers de la danse ont été mon principal objectif, il est voté, il sera le futur de la Maison de la danse. J’ai porté le projet pendant dix ans contre vents et marées. Guy Darmet a porté la Maison de la danse dans le 8ème et moi j’aurai apporté un espace de création et de diffusion artistique et de travail avec les habitants. On a monté en puissance sur les budgets de production, sur l’accompagnement des artistes et tout ceci anticipe l’activité des ateliers de la danse. Le projet est établi et sécurisé et du coup je me sens à l’aise avec ce départ.

Des regrets ?

Non, c’est la vie, quand on renonce dans le meilleur de cas c’est pour dire oui à d’autres impulsions, d’autres rencontres c’est basique. La question de l’échelle nationale est importante pour moi et puis je vais travailler avec toutes les autres formes d’art, c’est passionnant.

Qu’en est-il du profil de votre remplaçant-e ?

C’est trop tôt car le bon sens c’est de savoir ce que veulent faire les tutelles, tout est entre leurs mains. Est-ce qu’elles souhaitent que ce projet soit modifié, qu’il soit dans une forme d’héritage comme j’ai hérité de Guy Darmet ou qu’il y ait au contraire une rupture, un changement. Il doit y avoir une réflexion car ce sont elles qui décident de la politique culturelle. Je pense qu’il faut être sobre et respecter les procédures. Si elles me demandent de les accompagner, je suis disposée à être là d’autant que j’ai un très grand réseau.

Comment la ville de Lyon et la Métropole ont réagi à votre nomination ?

Les réactions ont été de me dire « C’est formidable pour vous ! » donc cela me rend heureuse. C’est agréable d’avoir des tutelles, des alliés qui vous disent cela car je pense aussi que ce n’est pas évident pour eux. Le montage Maison de la danse et Biennale est singulier avec une seule direction, d’ailleurs cette configuration n’existe qu’à Lyon. La Maison fédère un très large public avec des missions de service public tandis que la Biennale est plus liée à la création et la propulsion de nouveaux courants artistiques. Le profil du poste est délicat mais je suis certaine qu’il y aura de belles candidatures !


 

 

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