Nach © Emmanuel Tussore
Nach © Emmanuel Tussore

Danse : Nach, le krump à fleur de peau

Ce sera la jeune découverte du festival Sens dessus dessous 2019 à la Maison de la danse. La danseuse de krump Nach présente son premier solo. Elle y dévoile à sa façon une danse urbaine ayant émergé à Los Angeles après les émeutes des années 2000.

Née à Bobigny de parents immigrés africains, Nach est aujourd’hui, alors que rien ne l’y prédestinait, une figure du krump, une danse urbaine encore peu connue en France. C’est en 2005, à Lyon, où elle fait des études en musicologie et arts du spectacle, qu’elle la découvre en s’entraînant pendant trois ans sur le parvis de l’opéra. Elle a 21 ans, n’a jamais dansé, et la rencontre avec cette danse est un choc. Elle décide de s’y investir et de se perfectionner en retournant à Paris où elle sera choisie par Heddy Maalem pour une tournée internationale d’Éloge du puissant royaume, s’engageant dans une aventure artistique qui la mènera dans le monde entier. Rencontre.


Lyon Capitale : Quelles sont les origines du krump ?

Nach : C’est une danse revendicative née à Los Angeles dans les années 2000, suite aux émeutes provoquées par l’impunité de la police ayant tué un jeune Noir. Des jeunes ont pris la parole dans les espaces urbains, il y avait quelque chose de politique dans les corps, c’était un moyen de ne pas devenir délinquant, de ne pas rentrer dans les gangs, une danse exutoire, un moyen de capter l’énergie de jeunes gens qui auraient sombré. C’est une danse par nécessité, qui n’est pas faite de mouvements déterminés et esthétiques, contrairement au hip-hop.

Il y a cependant une gestuelle de base, avec laquelle vous travaillez…

Oui, il y a trois bases : le stomp, avec les pieds qui frappent au sol – car on ne saute jamais, on est au contraire très ancré au sol –, le chest pop, qui permet de saccader, d’isoler le corps avec la poitrine qui se soulève vers le haut par à-coups, et l’arm swing qui illustre le travail avec les bras et les mains. Il y a aussi les torsions du visage. En fait, le krump, c’est une façon d’utiliser le corps pour dire, mimer, raconter une histoire concrète. Littéralement, krump signifie “élévation du royaume par le puissant éloge*”, car cette danse a une dimension spirituelle, avec des corps qui peuvent se trouver dans un état de transe.

Qu’est-ce qui vous a le plus touchée quand vous l’avez découverte ?

Sa puissance. C’est beaucoup plus impressionnant que le hip-hop. Certaines figures appartiennent à la danse africaine, aux tribulations, quand la poitrine fait des allers-retours, les mouvements sont très rapides et il faut une incroyable force physique. L’expressivité des visages m’a également marquée. Ils me rappelaient ceux des danseurs de flamenco, qui se tordent, submergés par l’émotion, mais ils peuvent aussi sourire tout en ayant mal. J’étais scotchée quand je voyais les filles danser ou affronter des hommes. Je me disais qu’elles devaient être sacrément énervées pour faire ce qu’elles faisaient. Mais j’ai aussi vite compris que le krump n’est pas une danse de colère, comme on le croit souvent. Les danseurs sont amoureux de la vie et ils ont une énergie folle. À cause de leur situation sociale, ils ne peuvent pas s’investir dans la création, alors ils investissent leur corps et deviennent des danseurs de génie.

Quel est le fil de Cellule, votre solo ?

Cellule – Chorégraphie Nach © Mark Maborough
Cellule – Chorégraphie Nach © Mark Maborough

Sur scène, j’ai créé une cellule avec un mur de trois mètres de haut. Il est en train d’éclater, ce qui signifie qu’il y a des possibles pour s’en sortir. J’y projette des photos de krumpeurs, mes prisons et mes cellules intérieures aussi. L’idée, c’est de plonger le public dans une session de krump et faire en sorte qu’il soit avec moi dans la cellule. La gestuelle de cette femme va évoluer car elle se demande si finalement cette puissance n’est pas ailleurs que dans son corps. Je parle de désir car je me suis questionnée sur mon propre désir de danser comme ça dans un hurlement de corps. J’ai réalisé que c’est quelque chose de très érotique pour moi, de très sensuel ; il y a quelque chose de carnassier et instinctif. J’ai compris que c’est relié à mon désir de femme et que, dans la cité où j’ai vécu, je n’avais pas la possibilité de l’exprimer. Cette pièce pose un choix. Je suis cette femme krumpeuse issue de l’espace urbain, mais je suis aussi une femme qui a envie de désirer et d’être désirée et je finis par me dévoiler, me mettre à nu dans tous les sens du terme, avec cette envie de montrer que, comme beaucoup de femmes, je suis un être complexe et multiple.

Kingdom radically uplifted mighty praise, en anglais.

Nach / Cellule – Vendredi 8 et samedi 9 mars à 20h30, espace Albert-Camus (Bron)


SAMEDI JOURNÉE KRUMP

À l’occasion des représentations de Cellule, la Maison de la danse organise un Samedi de la Maison #krump à Pôle en Scènes, à Bron, le 9 mars de 11h à 19h, avec ateliers d’initiation au krump, film, rencontres, battles… – Entrée libre sur réservation au 04 72 78 18 00.


[Article publié dans Lyon Capitale n° 786 – Mars 2019]

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