André Comte-Sponville

André Comte-Sponville : la philosophie pour vivre libre

Du désuet abbé à l’étrange zététique, André Comte-Sponville nous propose dans la 2e édition de son Dictionnaire philosophique 1 654 définitions qui racontent notre époque : argent, capital, choc des civilisations, développement durable, vraies gens, sexualité, zen… Car un dictionnaire philosophique authentique permet à la fois de questionner le sens que l’on donne aux choses et de réfléchir aux mœurs, questions, modes, névroses…, bref aux mots qui définissent et agitent un siècle. Celui-ci nous montre qu’un mot est bien plus que quelques lettres accolées les unes aux autres, qu’il est vivant, précis, porteur d’une énergie spécifique et terriblement efficace quand on sait l’employer à bon escient, à l’image de la flèche qui frappe instantanément le cœur de la cible. Entretien avec un maître archer.

Lyon Capitale : Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire ce dictionnaire ?

André Comte-Sponville © DR

A. Comte-Sponville : L’amour de la philosophie, et l’amour des définitions ! Définir, cela permet d’aller droit vers l’essentiel, sans se perdre dans les préliminaires. Quel exercice plus plaisant et plus nécessaire ? Vous savez que l’une des difficultés, quand on veut s’initier à la philosophie, tient au vocabulaire. Les philosophes utilisent certains mots qui leur sont propres, donnant parfois le sentiment d’un jargon, ou bien utilisent les mots de la langue commune mais en leur donnant un sens plus précis, plus rigoureux ou plus profond. C’est pourquoi, pour faire de la philosophie, on a besoin d’un dictionnaire. C’est le premier but que je visais : aider mes lecteurs à découvrir la philosophie, à la comprendre, à l’aimer.
Mais j’avais aussi un autre projet, plus personnel. J’ai toujours été fasciné par les Définitions d’Alain (qui ne sont malheureusement disponibles que dans La Pléiade) : il a réussi à élever la définition au niveau d’un genre littéraire et philosophique à part entière ! J’ai voulu essayer de faire comme lui, mais à ma façon. Et j’ai pris modèle aussi sur le Dictionnaire philosophique de Voltaire, à qui j’emprunte mon titre. Mon propos, comme le sien, était de ne pas m’en tenir à de simples définitions, mais aussi d’exposer ma pensée par ordre alphabétique.
Un dictionnaire philosophique n’est pas la même chose qu’un dictionnaire de philosophie. Un dictionnaire de philosophie, comme son nom l’indique, a la philosophie pour objet, qui lui reste en quelque sorte extérieure. Et quelle philosophie ? La philosophie en général, qui n’existe pas – il n’y a que des philosophies, et elles sont toutes différentes – ou qui n’est qu’une abstraction. Un dictionnaire philosophique, au contraire, a la philosophie non pas pour objet mais pour contenu, qui lui reste bien sûr intérieur, et non pas la philosophie en général, mais celle, en particulier, de l’auteur. Bref, c’est un dictionnaire, mais paradoxal : un dictionnaire personnel, engagé, subjectif – un dictionnaire à la première personne !

À qui est destiné un dictionnaire philosophique ?

Il s’adresse à tous ceux qui s’intéressent à la philosophie, ou qui veulent s’y initier. Aux lycéens de terminale, bien sûr, mais aussi et surtout aux adultes qui veulent découvrir la philosophie ou approfondir la connaissance qu’ils en ont déjà, ou même simplement réfléchir sur leur propre vie de façon plus lucide, plus rationnelle, plus libre. Je le dis souvent : philosopher, c’est penser sa vie et vivre sa pensée. Il s’agit de penser mieux, pour vivre mieux ! Or, pour penser, on a besoin de mots. Et pour penser mieux, on a besoin de définitions !

Pourquoi une seconde version ? Vous avez ajouté 400 nouvelles entrées, soit un tiers de l’ouvrage initial, c’est beaucoup…

Oui, c’est beaucoup ! Mais la première édition est parue en janvier 2001. Depuis, le monde a changé ; moi aussi. Par exemple, il y a eu les attentats du 11 septembre 2001 et tout ce qui s’ensuivit. C’est pourquoi j’ai rajouté des entrées comme “Choc des civilisations”, “Islam” et “Islamisme”. Les problèmes environnementaux se sont aggravés, ou j’en ai mieux pris conscience : j’ai donc ajouté des entrées “Décroissance” et “Développement durable”. Autre exemple : en cours de route, j’ai découvert la méditation assise, silencieuse et sans objet, ce qu’on appelle en japonais le zazen. J’ai donc ajouté un article “Méditation” et un article “Zazen”. D’ailleurs, je ne me suis pas contenté d’ajouter de nouvelles entrées. J’ai aussi revu toutes les définitions qui figuraient dans la première édition, et j’en ai corrigé ou amélioré plusieurs.

Deux exemples de définitions qui vous touchent particulièrement ?

Je suis mal placé pour en juger. La définition la plus longue est celle qui porte sur l’amour. Ce n’est sans doute pas un hasard. J’ai ajouté aussi plusieurs entrées sur la sexualité, l’érotisme, l’orgasme, la virilité, qui s’ajoutent à celle, qui existait déjà, sur la féminité. C’est un champ de problèmes – disons, la différence sexuelle – qui me passionne.

---> Suite page 2 : à quoi sert la philosophie, apprend-elle à vivre, qu’est-ce qu’être libre... ?

Lyon Capitale : À quoi sert la philosophie – qui n’est pas la morale – pour vivre en société ? Peut-elle favoriser ce fameux vivre-ensemble dont parlent tous les politiques actuellement ? Comment ?

André Comte-Sponville © DR

A. Comte-Sponville : La philosophie s’adresse aux individus, plus qu’à la société. Mais elle peut ajouter un peu de recul et de sérénité dans nos débats publics, qui en ont bien besoin ! Par exemple, elle aide à penser les religions à leur juste place, comme celle aussi de la laïcité. Bref, la philosophie pousse à la tolérance, mais aussi à la vigilance. Cela dit, vous avez raison : la philosophie n’est pas la morale et n’en tient pas lieu. Pour vivre ensemble, on a besoin de règles communes. La philosophie nous aide à le comprendre. Mais les règles sont fournies davantage par la morale et le droit.

Est-il réaliste d’essayer de faire entrer la philosophie dans les quartiers défavorisés ? Comment ?

La philosophie passe d’abord par les livres. La faire pénétrer dans les quartiers défavorisés, cela suppose qu’on y développe la lecture. C’est le travail d’abord de l’école, mais les médias peuvent aussi y contribuer. Et puis c’est aussi la responsabilité des philosophes de métier : à eux d’écrire avec assez de clarté pour qu’on puisse lire au moins certains de leurs livres sans avoir fait d’études supérieures !

La philosophie est-elle une démarche personnelle qui apprend à vivre avec soi-même et avec les autres ? Comment ?

La philosophie est une activité intellectuelle, qui a la vie pour objet, la raison pour moyen et la sagesse pour but. Bien sûr que c’est une démarche personnelle ! Personne ne peut philosopher à votre place. Comment nous apprend-elle à vivre ? D’abord en nous aidant à mieux réfléchir, à mieux raisonner. Cela ne se fait pas tout seul, ni en un seul jour. Chacun y parvient en se confrontant à la pensée des grands philosophes du passé. “C’est dans les musées qu’on apprend à peindre”, disait Malraux. Je dirais de même : c’est dans les livres de philosophie qu’on apprend à philosopher. Mon dictionnaire a pour but d’aider le lecteur dans ce parcours et dans cet apprentissage.

Qu’enseigne la philosophie fondamentalement ? À devenir libre ?

Cela dépend des philosophies… Certaines visent surtout le bonheur, d’autres la vérité, d’autres la sérénité… Pour ma part, mais fidèle en cela à la tradition, je dirais que le but de la philosophie, c’est la sagesse, c’est-à-dire le maximum de lucidité, de liberté et de bonheur possible.

C’est quoi, être libre, dans le monde d’aujourd’hui ?

C’est d’abord ne pas vivre dans l’oppression ou la servitude. On est plus libre dans une démocratie libérale que dans une dictature. Mais c’est aussi être maître de sa pensée et de sa vie : ne pas vivre dans l’aliénation. On est plus libre lorsqu’on est lucide que lorsqu’on vit dans l’illusion.
Je montre dans mon dictionnaire qu’il y a trois sens principaux du mot “liberté” : la liberté d’action (qui relève surtout de la politique), la liberté de la volonté, enfin la liberté de la raison. C’est vrai aujourd’hui comme dans l’Antiquité. C’est moins la liberté qui change que les moyens de l’atteindre. Nous avons la chance de vivre dans une société démocratique. Mais cela n’a jamais suffi à assurer la liberté de l’esprit.

Est-ce à dire que chacun peut se forger sa propre philosophie ? Comment concilier alors la valeur intrinsèquement universelle et “personnelle” de la philosophie ?

Philosopher, c’est penser par soi-même. Mais nul n’y parvient qu’en se confrontant à la pensée des autres, spécialement, je le redis, à celle des grands philosophes du passé. Toute philosophie est donc personnelle : c’est une façon singulière d’habiter l’universel.

La philosophie est-elle ancrée dans son époque ?

Toute philosophie est historique, donc particulière. Vous ne trouverez personne, aujourd’hui, qui soit aristotélicien ou épicurien, au sens strict. Mais Aristote et Épicure continuent de nous éclairer. Donc, oui, bien sûr, la philosophie évolue. Il ne s’agit pas de répéter ce qu’ont dit les Anciens, mais de s’appuyer sur eux pour inventer une philosophie qui corresponde aux besoins de notre époque. Les concepts sont des outils. Mais c’est la vie qui importe. Et quelle vie qui ne soit présente ? Même nos souvenirs et nos projets n’existent qu’au présent. La philosophie aide à habiter ce présent qui dure et qui reste présent. C’est ce que j’appelle l’éternité : le perpétuel aujourd’hui du réel et du vrai.

Si vous deviez résumer “votre” philosophie personnelle, que diriez-vous ?

Je la résumerais en trois mots : je suis un philosophe matérialiste (au même sens qu’Épicure), rationaliste (au même sens que Spinoza) et humaniste (au même sens que Montaigne). Je me définis aussi comme athée non dogmatique et fidèle. Athée, parce que je ne crois en aucun dieu. Non dogmatique, parce que je reconnais que mon athéisme n’est pas un savoir mais une opinion. Fidèle parce que, tout athée que je sois, je reste attaché à la plupart des valeurs qui se sont formulées dans les grandes religions et spécialement, parce que c’est mon histoire, dans la tradition judéo-chrétienne.
Enfin, j’essaie de proposer une sagesse non religieuse, qui ne soit pas fondée sur la foi ou l’espérance, mais sur l’amour et l’action. Pour le reste, je vous renvoie à mon dictionnaire : chacun de ces mots y est défini et commenté ! Je suis un philosophe d’aujourd’hui : j’essaie de proposer une sagesse pour notre temps.

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Dictionnaire philosophique, d’André Comte-Sponville, PUF, 1 120 pages.

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