Squat du collège Maurice-Scève © Tim Douet
Squat du collège Maurice-Scève © Tim Douet

Squat Maurice-Scève (Lyon 4e) : “Si ça s’arrête ici, on va partir où ?”

C’est l’un des plus importants squats de Lyon. Depuis septembre 2018, entre 200 et 300 jeunes migrants, principalement en provenance d’Afrique de l’Ouest, vivent dans l’ex-collège Maurice-Scève. Près de la moitié seraient des mineurs isolés. Ils semblent avoir trouvé une forme de stabilité, mais la situation reste préoccupante dans un contexte où le manque de place se fait sentir et où la métropole réclame que les lieux soient vidés d’ici à fin août. Reportage.

Emmitouflés dans des vêtements d’hiver malgré les premières douceurs printanières, les jeunes migrants de Maurice-Scève ne passent pas inaperçus. Aux abords de l’ancien collège bariolé de tags en tout genre, les dialectes bambara et mandinka viennent se mêler aux bruits de perceuse des travaux de l’immeuble d’en face. L’un des murs de la cour du collège a été orné d’une fresque représentant une coupe de football et des drapeaux de pays africains. “C’est nous qui avons gagné”, lance fièrement un jeune, en référence au tournoi organisé mi-avril entre les migrants et les habitants du quartier, auquel rend hommage la fresque. Sur les grilles, quelques pancartes dont une avertissant qu’il n’y a plus de place. “Avec 250 personnes à l’intérieur, aujourd’hui on est sur une jauge maximum, c’est blindé”, confie Philippe, soutien de la première heure. Les 48 chambres qui ont été aménagées tant bien que mal depuis huit mois sont toutes saturées. Certaines comptent même jusqu’à 20 personnes.

L’une des chambres aménagées dans l’ancien collège Maurice-Scève © Simon Alves
L’une des chambres aménagées dans l’ancien collège Maurice-Scève © Simon Alves

Refuge

Pourtant, ce qui est devenu l’un des plus grands squats de migrants de l’agglomération lyonnaise n’a pas démarré avec une telle densité de population. “On était 33 au départ, se souvient Mohamed, 24 ans, guinéen, référent des lieux. Nous dormions dans les jardins de la Grande Côte et on se réunissait à La Plume Noire [librairie anarchiste du quartier, NdlR] où des gens qui nous soutiennent ont décidé d’ouvrir le lieu.” C’est le 25 septembre qu’est né le squat, non sans résistance de la part du propriétaire des lieux : le Grand Lyon. “La première réaction de la métropole a été de demander l’expulsion d’urgence du site”, raconte Léa*, chargée de la communication dans le collectif de soutien. “Ils ont même tenté de nous couper l’électricité, mais les membres de La Plume Noire nous ont prévenus et on a pu l’empêcher”, poursuit Mohamed.

Le 15 octobre, le tribunal administratif a rejeté la demande de la métropole, au motif que la situation d’urgence n’était “pas établie”. Une victoire qui a permis au squat d’offrir un refuge pour la période hivernale à nombre de jeunes migrants en provenance de Côte d’Ivoire, de Gambie, du Mali, du Sénégal, du Nigeria ou encore de Guinée. Fin octobre, les lieux comptaient déjà près de 150 occupants, essentiellement des jeunes hommes, souvent mineurs.

Plaintes

S’organiser dans ces conditions relève d’un équilibre précaire. “Avant, il y avait de gros problèmes de mineurs qui venaient et foutaient le bordel, explique Mohamed. Du coup, les voisins autour de nous se plaignaient.” Les habitants du squat le concèdent : la police est venue plusieurs fois sur les lieux. Contactée par Lyon Capitale, la direction départementale de la sécurité publique (DDSP) a préféré ne pas répondre. Idem pour la préfecture. Dans son édition du 24 avril dernier, Le Progrès révélait, chiffres de la DDSP à l’appui, que la délinquance des mineurs isolés étrangers a explosé ces derniers mois. La police a notamment constaté une recrudescence de cambriolages imputables à des mineurs isolés dans le 4e arrondissement.

Un article qualifié de “honteux” par le collectif de l’ancien collège Maurice-Scève, qui pointe dans un communiqué une “petite délinquance (…) caractéristique du comportement de n’importe quelle population en situation de pauvreté (…) livrée à elle-même”. Aujourd’hui, les occupants affirment que l’environnement est plus serein, à la faveur d’une organisation mieux huilée.

Exceptions

La vie quotidienne au squat Maurice-Scève © Simon Alves
La vie quotidienne au squat Maurice-Scève © Simon Alves

Sur les quatre bâtiments que compte le collège, trois sont occupés. “On se refuse à ouvrir le dernier, précise Philippe. Si on le fait, on pourrait se retrouver avec 800 personnes et ce n’est pas gérable. Nous ne sommes pas comme la préfecture, nous sommes des gens conscients et responsables.” L’ironie est à peine masquée. Par conséquent, les nouveaux arrivants peinent à se faire une place. Souleymane a pourtant réussi à se faire accepter. “Il fait partie des exceptions qu’on a été amené à faire, confie Anne Charmasson, une autre membre du collectif. Quand un mineur se retrouve dans une situation aussi compliquée, seul, dehors, sous la pluie, on ne pouvait pas laisser passer ça.” Âgé de 16 ans, le Malien est arrivé il y a moins de deux mois à Lyon. C’est l’hôpital qui a été son premier foyer, car il était atteint d’une tuberculose. Soigné pendant près d’un mois, il s’est ensuite retrouvé à la rue, s’est rendu à Forum Réfugiés, où il a été entendu pour évaluer sa minorité, nourri, puis remis à la rue, faute de place. Ce qui l’a poussé à risquer sa vie pour venir ici ? Il ne pourra pas le dire. “Pour moi, c’est un peu compliqué… ça va comme ça”, souffle-t-il, la voix étranglée par l’émotion.

Démarches et soutiens

D’autres, plus âgés, racontent plus facilement. “Je suis passé en Libye et j’ai fait deux ans de prison à Tripoli et Bengazi, détaille par exemple Bangoura, un Guinéen de 20 ans. J’y étais venu pour travailler mais on m’a kidnappé pour me vendre ailleurs. Là-bas, c’est la loi du plus fort.” Par la suite, le jeune homme a atterri dans le plus grand camp de migrants d’Europe, à Mineo en Sicile. “J’étais la 7 719e personne là-bas”, dévoile-t-il en sortant une carte avec son nom, sa photo et le numéro correspondant. La France n’était pas vraiment sa destination, contrairement à Oury. Âgé de 24 ans, cet autre Guinéen a récemment quitté l’Espagne où il était “bien nourri et bien logé” pour venir au “pays des droits de l’homme” poursuivre ses études. Désenchantement. “Les démarches administratives sont trop compliquées, dit-il. On se sent mieux considéré ici qu’à la préfecture pour les majeurs ou à la métropole pour les mineurs.”

La métropole, justement, est dans le viseur du collectif de soutien. “Il y a des jeunes reconnus mineurs ici censés être pris en charge par la Méomie [Mission d’évaluation et d’orientation des mineurs isolés étrangers] et qu’on accompagne pour des entretiens dans les écoles parce qu’ils n’ont pas d’éducatrice”, se plaint Lise, membre du collectif. “Les moyens ne sont pas à la hauteur, renchérit Anne Charmasson. Pour une assistante de la Méomie, on compte plus de 100 personnes à suivre. On s’imagine que ce n’est pas tenable.”

Au rang des solutions proposées, la métropole a notamment missionné en novembre l’Alpil (Action pour l’insertion par le logement) pour réaliser un diagnostic social. De ce dernier a découlé une expérimentation jusqu’au 31 mars durant laquelle l’Alpil et le foyer Notre-Dame-des-Sans-Abri ont pu apporter leur aide ponctuellement. “Nous venons au soutien pour accompagner les occupants et les bénévoles dans l’aménagement des lieux, précise Pascal Lefort, chargé de mission à l’Alpil. Ça concerne les chambres, les cuisines et les parties communes. On fait aussi la médiation avec les entreprises qui viennent effectuer des travaux.” C’est avec l’intervention de l’Alpil, notamment, que des modulaires Algeco ont pu être installés, avec neuf douches et neuf WC. Le foyer Notre-Dame-des-Sans-Abri gère, en lien avec la Banque alimentaire, l’approvisionnement en nourriture.

Budgets et enjeux

Après deux mois de tergiversations pendant lesquels l’expérimentation a été stoppée, celle-ci a pu reprendre mi-mai. Le conseil métropolitain a notamment voté des budgets de 255 000 euros pour l’Alpil et 150 000 euros pour Notre-Dame-des-Sans-Abri afin que les deux associations interviennent jusqu’à fin août. La convention prévoit aussi un accompagnement socio-éducatif pour les mineurs avec la venue régulière de trois éducateurs et un accès aux droits via des permanences juridiques pour les jeunes majeurs. Parallèlement, la métropole a lancé un appel à projets pour ouvrir 500 nouvelles places d’hébergement dédiées aux mineurs isolés. Des places qui devraient voir le jour d’ici fin 2019 ou début 2020.

“Même si, à terme, il y aura forcément un mieux, ce n’est pas à la hauteur des enjeux, car on ne voit pas pourquoi aujourd’hui l’arrivée de ces mineurs s’arrêterait vraiment”, se désole Anne Charmasson. Les chiffres ne lui donnent pas tort. Entre le 10 avril 2018 et le 30 avril 2019, 1 587 jeunes ont été “évalués” par Forum Réfugiés à Lyon. L’association va d’ailleurs augmenter prochainement sa capacité pour passer de 25 à 31 places. “On pourrait en théorie héberger 400 jeunes par an, avance Jean-François Ploquin, le directeur général de Forum Réfugiés. Mais ça dépend des solutions d’hébergement en aval et, tant que les places voulues par la métropole ne sont pas ouvertes, on ne verra pas la situation s’améliorer.” Du côté du collectif, la tendance n’est pas à l’optimisme. “Les 500 places vont surtout désengorger les hôtels, craint Philippe. On ne sera pas concerné avant un certain temps.”

Et que se passera-t-il fin août ? La métropole souhaite que les lieux soient évacués dès le 1er septembre. Une échéance que les occupants craignent, comme le résume avec inquiétude Oury : “Je ne connais rien de la France et je n’ai nulle part où aller. Si ça s’arrête ici, on va partir où ?”

* Le prénom a été modifié
Squat Maurice-Scève © Simon Alves
Squat Maurice-Scève © Simon Alves

[Article publié dans Lyon Capitale n° 789 – Juin 2019]

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