Un habitant de Croix-Rousse passe devant des affiches pour les élections régionales.

Pourquoi les habitants boudent les élections régionales ? Reportage à Lyon

Un sondage Ifop le 7 juin pour LCI et Le Figaro estimait à 38 % la participation en Auvergne-Rhône-Alpes pour le premier tour des élections régionales dimanche 20 juin. Des habitants de la métropole de Lyon nous confient les raisons de leur peu d'intérêt pour ce scrutin.

En cette fin de matinée mercredi 16 juin, un lourd soleil chauffe le bitume du boulevard de la Croix-Rousse le long duquel s'étendent les stands du marché alimentaire. Une certaine langueur s'est emparée des lieux, tout à fait à l'image de la dernière ligne droite de la campagne pour les élections régionales qui ne passionne pas les habitants de la métropole lyonnaise. Le dernier sondage réalisé par l'Ifop pour LCI et Le Figaro le 7 juin estime à 38 % la participation au premier tour du scrutin en Auvergne-Rhône-Alpes. Ce sont 10 points de moins qu'au premier tour en 2015.

Sur huit personnes interrogées dans les allées du marché de la Croix-Rousse, seules deux ont montré un enthousiasme à l'idée d'aller voter pour le premier tour le 20 juin : un ancien conseiller municipal et un accompagnateur pour mineurs en difficulté. Pour les autres, ce dimanche sera plutôt dédié à une autre activité ou à un vote sans conviction. "Je ne m'y suis pas intéressée aux régionales. Je n'ai pas eu le temps. On n'a rien reçu sur les candidats dans notre boîte aux lettres. J'irai voter, car je vote à toutes les élections, mais je ne peux absolument pas vous dire pour qui", glisse Jane, une femme d'une cinquantaine d'années qui habite sur la colline. Un peu plus loin, Roxane flâne avec son copain venu de Marseille. Âgée de 19 ans, elle est étudiante et habite à Vaulx-en-Velin. "Je suis en plein partiel et je n'ai pas du tout suivi les débats autour des régionales. J'irai voter, mais je lirai les programmes des candidats au bureau de vote", dit-elle. Eric, ingénieur dans le secteur de l'automobile, trouve que "le niveau de la politique en France actuellement est très bas". "Je connais trop peu le bilan de Wauquiez à la tête de la région pour avoir un avis", ajoute t-il. Il n'est pas sûr de glisser un bulletin dans l'urne dimanche.

Un scrutin phagocyté par la présidentielle

Ce désintérêt pour les élections régionales ne passe pas inaperçu. À quelques jours du premier tour des élections régionales, l’Observatoire de l’éthique publique (OEP) a publié son livre blanc "Rénover la démocratie régionale". Les auteurs proposent notamment une série de dispositifs à mettre en place pour renouer la confiance avec les citoyens. Le Lyonnais Jean-François Kerléo, professeur de droit public à l'université d'Aix-Marseille, est l'un des co-auteurs de ce livre blanc. Il constate le manque d'intérêt des citoyens pour les élections régionales. "La première raison, c'est qu'il y a un très gros problème avec ces élections. Elles interviennent à un an de la présidentielle avec des rapports de force entre les partis et entre les candidats à l'intérieur des partis. Les régionales sont trop connectées à la présidentielle. Ce qui est navrant, c'est qu'on oublie complètement les enjeux des régionales et départementales, alors que les régions ont une forte emprise sur la vie quotidienne des gens", analyse Jean-François Kerléo.

Les affiches de campagne des candidats aux élections régionales sur la mairie du 4e arrondissement à la Croix-Rousse. C.Belsoeur / Lyon Capitale.

Il y a d'ailleurs ce paradoxe. Les habitants de la métropole lyonnaise sont souvent très intéressés par la problématique des transports en commun, qui a un énorme impact sur leur vie quotidienne, mais ils ne savent pas forcément que la région a des compétences pour les transports express régionaux (TER), les transports routiers interurbains et scolaires, les gares publiques routières... "C'est un énorme paradoxe que les gens soient très intéressés par les transports pour choisir leur lieu de vie etc, mais qu'ils ne se saisissent pas des enjeux électoraux là-dessus", pointe Romain Meltz, chercheur en sciences politiques à l'université Lumière Lyon 2.

Le cas de Landry, un architecte d'intérieur habitant dans le 3e arrondissement de Lyon, est très parlant. Membre du bureau d'une association qui organise des sorties sportives en nature, il a constaté que les subventions de la région pour sa structure avaient été franchement réduites depuis l'élection de Laurent Wauquiez en 2015. Mais il ne votera pas dimanche, malgré le fait que la région subventionne directement de nombreux projets et associations. "Je ne me suis pas du tout intéressé aux régionales. Je m’intéresse à la politique locale quand j’ai l’impression qu’elle me touche directement comme c'est le cas pour les municipales, mais je sais que je devrais m’intéresser davantage aux régionales parce que les aides pour les associations viennent principalement des régions et depuis que la droite est passée au pouvoir on n’a plus rien", dit-il.

"Je pense que les gens vont voter de façon mécanique"

Les habitants de la métropole que nous avons interrogés s'y perdent d'ailleurs dans les compétences de la région. "Tu ne te rends franchement pas compte dans ton quotidien de ce que la région fait pour toi. C'est plus facile de voir ce que l’Etat ou la commune font pour toi, mais la région ou le département pas du tout", dit Augustin, 22 ans qui suit des études d'ingénieur en énergie à Lyon. Marie, étudiant en master 1 de Lettres modernes, est tout aussi dubitative. "Ce qu’il y a, quand tu votes pour un président ou un maire, c’est que tu votes pour quelqu’un et tu sais pourquoi il va agir. Pour la région, c’est hyper abstrait".

Des électeurs plus âgés ne s'y retrouvent pas forcément davantage. "On a reçu des papiers pour les régionales ? Moi je ne suis pas au courant. On peut les trouver où ces différents programmes ?", interroge Jean, 74 ans, habitant de Vernaison, commune du sud de Lyon. Ce retraité va tout de même voter dimanche. "On s’y intéresse quand même, parce que ça nous concerne au niveau des lycées et des transports. Alors on va voter, mais je sais que ça ne va pas changer grand-chose à mon quotidien", ajoute t-il. Tony, 81 ans, Vernaisonnais également, n'ira pas au bureau de vote. "Ça me laisse totalement indifférent. Tous les candidats se contredisent. Pourtant, ces élections touchent des domaines qui peuvent impacter votre vie quotidienne". 


"On a reçu des papiers pour les régionales ? Moi je ne suis pas au courant", dit Jean, 74 ans, habitant de Vernaison. 


Pour l'universitaire Jean-François Kerléo, les partis politiques sont également devenus "illisibles" pour ces élections régionales et beaucoup d'électeurs votent sans chercher à comprendre les programmes de chaque formation politique. "Je pense que les gens vont voter de façon mécanique pour un parti sans connaître vraiment le programme de tel ou tel candidat". Pour renouer le fil entre les citoyens et leurs représentants régionaux, le livre blanc "Rénover la démocratie régionale" avance notamment la piste des conventions citoyennes locales avec tirage au sort, sous le modèle de ce qui a été fait pour la convention citoyenne pour le climat. "Même si les résultats ne sont pas forcément à la hauteur des espérances qui avaient été formulées, les citoyens qui ont participé à la convention citoyenne pour le climat sont devenus des experts de la lutte contre le réchauffement climatique, alors que beaucoup d'entre eux ne connaissaient pas plus que ça les enjeux. Aujourd'hui, certains écrivent des livres, parlent dans les médias. Cela a changé leur vie. Et le tirage au sort est très important pour amener dans la vie publique des citoyens qui ne s'intéressent pas à la politique", conclut Jean-François Kerléo.

Lire aussi : candidats, programmes... Tout ce qu'il faut savoir sur les régionales avec le hors-série de 50 pages de Lyon Capitale

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