Sebastien Le Fol à Paris, juillet 2021 © samuel kirszenbaum
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Sébastien Le Fol : "Le mépris, héritage de la société de cour de l’Ancien Régime"

Sébastien Le Fol est journaliste, directeur de la rédaction du Point. Il publie un livre sur un poison français, le mépris. Dans Reste à ta place ! (Albin Michel) Sébastien Le Fol fait une radioscopie – à travers des témoins célèbres, dont nous ne sommes pas habitués à la liberté de ton – d’un tabou "insidieux et sournois", qui bloque la mobilité sociale.

Lyon Capitale : Qu’est-ce qui vous a poussé à enquêter sur le mépris ?

Sébastien Le Fol : La motivation première de ce livre est personnelle. Adolescent, j’ai surpris une conversation entre mon père et l’un de ses cousins, qui était conducteur de travaux, à propos de mon futur métier. Mon père lui a fait part de mon souhait de devenir journaliste. Son cousin lui a alors répondu : "ll faut que tu lui sortes cette idée de la tête, ce métier n’est pas fait pour des gens comme nous." Et, en effet, quelques années plus tard, lorsque je suis entré en stage au Figaro, j’ai pu constater qu’il n’y avait pas beaucoup "de gens comme nous" dans le microcosme parisien. Il me manquait les codes et le réseau. Je n’avais même pas fait d’école de journalisme. La phrase de ce cousin m’a longtemps trotté dans la tête ; elle m’a d’abord accablé puis galvanisé. Comme beaucoup de Français, il avait intériorisé une sorte d’autocensure. Je me suis battu pour démentir son pronostic. C’est le combat de ma vie.

Vous avez construit votre livre autour d’une vingtaine de témoins (Bernard Tapie, Anne Hidalgo, Fabrice Luchini, François Pinault, Michel Onfray, Éric Dupond-Moretti, Nicolas Sarkozy). En fonction de quels critères les avez-vous choisis ?
Toutes ces personnalités ont brisé le plafond de verre. Qui aurait pu prédire que Fabrice Luchini, fils de marchands de fruits et légumes, ayant quitté l’école à 13 ans et demi, deviendrait le professeur de littérature préféré des Français ? Que Kamel Mennour, fils d’une femme de ménage et d’un peintre en bâtiment, s’imposerait comme l’un des galeristes les plus influents de la planète ? Ou qu’Anne Hidalgo, fille de modestes réfugiés espagnols, ayant grandi dans un HLM de La Duchère, à Lyon, serait élue maire de Paris ? Tous mes témoins ont réussi, c’est leur autre point commun. Je voulais comprendre comment ils avaient fait pour réaliser leur rêve, braver le mépris et contourner les obstacles que le système français place sur le chemin des outsiders. Il y a un côté manuel de survie dans mon livre. À tous ces personnages, la réussite laisse un goût d’inachevé. Ils éprouvent encore au fond d’eux-mêmes un sentiment d’imposture : ils ne s’attribuent pas les mérites de ce qu’ils ont réalisé, s’autopersuadant que c’est de la chance. Dans un pays comme le nôtre, qui déjà n’aime pas trop la réussite, leur parcours atypique est jugé avec condescendance par les méritocrates sortis des meilleurs milieux et des écoles les plus réputées. Ils sont entrés par effraction.

C’est quoi exactement le mépris ?
J’aime beaucoup la définition qu’en donne Diderot : "C’est un sentiment froid." Ce qui me frappe c’est que le "reste à ta place !" en France, on ne vous le lance pas à la figure, il est beaucoup plus sournois, plus hypocrite et plus pervers. On vous le fait sentir. Il a d’ailleurs une expression physique : c’est un geste de la main pour chasser une mouche ou un plissement du nez. Le mépris, c’est une manière de ne pas vous reconnaître, de ne pas vous considérer. "La carte de visite des imbéciles", disait l’humoriste Pierre Dac. L’organisation sociale française, extrêmement hiérarchisée, statutaire, corporatiste, vous renvoie souvent à ce sentiment-là. Il vous marque au fer rouge. Il y a encore une étiquette invisible en France, chacun est sommé de tenir son rang.

 

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