Didier Maciocia a travaillé vingt ans dans le secteur du logement social, en dirigeant Axiade Rhône-Alpes puis la société régionale d’hlm de Lyon. Il est aujourd'hui directeur Innovation du groupe Hellio, spécialisé dans la transition énergétique de l’habitat.
Didier Maciocia, directeur Innovation du groupe Hellio, spécialisé dans la transition énergétique de l’habitat. Pendant vingt ans, il a travaillé dans le secteur du logement social, en dirigeant Axiade Rhône-Alpes puis la Société régionale de HLM de Lyon. Il a également été directeur du foyer Notre-Dame des Sans-Abri. @Antoine Merlet

Incendie de Vaulx-en-Velin : "un drame inévitable et peut-être même prévisible"

Marchands de sommeil, squatteurs-trafiquants de drogue, aides publiques mal fléchées... Didier Maciocia, ancien président de la Société régionale d'HLM de Lyon, pose un regard vif et sans fausse naïveté sur l'incendie qui a fait dix morts au Mas du Taureau

Didier Maciocia a travaillé vingt ans dans le secteur du logement social, en dirigeant Axiade Rhône-Alpes puis la société régionale d’Hlm de Lyon. "Profondément bouleversé" et "révolté", il revient sur l'incendie meurtrier qui, dans la nuit du jeudi 15 à vendredi 16 décembre, a causé la mort de dix personnes, dont quatre enfants.

Dans un entretien qu'il nous avait accordé en janvier dernier, Didier Maciocia évoquait déjà
l'"incapacité à dire les choses comme elles sont". Marchands de sommeil, squatteurs-trafiquants de drogue sans foi ni loi, sanctions à l'encontre de certains propriétaires qui tirent bénéfices du système des petits trafics existants, rétablissement de la loi républicaine dans les quartiers, réorientation des aides publiques au bénéfice des copropriétés en difficulté (etc.), les sujets sont posés sur la table, sans langue de bois, et sans jugement. Au-delà du constat, Didier Maciocia propose quelques postes de solutions.

L'incendie qui a fait 10 morts, dont 5 enfants, s'est déclaré au 12 chemin des Barques, Vaulx-en-Velin
Le 12, chemin des Barques, dans le quartier du Mas du Taureau (Vaulx-en-Velin)

Lyon Capitale : Comment ce drame a-t-il pu se produire ?
Didier Maciocia : Comme chacun, j’ai été profondément bouleversé par ce drame qui a touché des familles souvent modestes vivant dans un quartier prioritaire de la ville. J’ai tout de suite pensé qu’il résidait dans des logements sociaux similaires à ceux don j’ai pu avoir la responsabilité mais ai découvert qu’il s’agissait d’une copropriété. Or, nous savons que les copropriétés sont les grandes délaissées de la politique de la ville. Non pas par faute de moyens, d’importants crédits ont été débloqués, mais parce que nous ne savons pas, en France, mettre en place des solutions pérennes. Cette copropriété, selon les informations données, a été mise il y a quelques temps en administration judiciaire puis en redressement civil. Dès lors, le paiement des arriérés de charges n’a pas permis d’entretenir normalement l’immeuble. La spirale infernale est alors enclenchée. Dire ensuite qu’un incendie dans ces conditions est un événement imprévisible me semble abusif alors qu'en réalité, un certain nombre de conditions étaient réunies. Dans les banlieues, les copropriétés dégradées demeurent en général un problème insoluble qu'on rencontre régulièrement. Nous avons ardemment besoin d’une forte volonté politique pour trouver une solution globale.

La Métropole de Lyon dit pourtant avoir engagé avec l'Etat, à l'été 2020, un "plan de sauvegarde" d'environ 50 millions d'euros pour accompagner les copropriétaires de ces "copropriétés dégradées"...
Oui, c’est un premier pas mais une solution globale nécessite des intervenants de qualité, notamment des gestionnaires syndics spécialisés dans le traitement des copropriétés en difficulté et des moyens forts de coercition pour obliger chacun à éviter la reproduction de ce type de drame.

Le feu serait parti d'un canapé installé dans le hall de l'immeuble par des trafiquants de drogue...
Les moyens de coercition, c’est aussi avoir la volonté de s’opposer à certains propriétaires qui tirent bénéfices du système existant. Les différents trafics font vivre une partie du quartier, un immeuble, des familles qui s’opposent par exemple à autoriser la police nationale à rentrer dans les copropriétés.
A Vaulx-en-Velin, quelques jours seulement après l'incendie, les trafics de drogue ont repris en bas de l'immeuble. Mais qui sont au juste ces trafiquants ? En général, et je vous le dis par expérience, ce sont parfois les enfants des familles qui habitent l'immeuble en question.


"Je réfléchis au niveau national à la création d'un établissement public qui pourrait porter sur une dizaine d'années ce type de logement, quitte à déposséder les propriétaires pour retrouver des copropriétés acceptables."


Le parquet de Lyon a ouvert une information judiciaire pour dégradation volontaire par incendie ayant entraîné la mort.
Je suis touché car il coexistait également dans cette copropriété des marchands de sommeil, des squatteurs trafiquants de drogue sans foi ni loi. C'est révoltant. Ce n'est pas acceptable pour ceux qui aspiraient à vivre simplement en sécurité.

Comment peut-on agir sur ces copropriétés dégradées ?
Il s'agissait, ici, d'une copropriété dégradée qui a fait faillite, c'est-à-dire qu'elle n'était pas en capacité de payer ses charges. Le syndic a été contraint de saisir la justice pour faire face à ces difficultés. Un administrateur civil a été nommé, mais il n'a pas plus de moyens même s’Il peut exiger d'office le paiement des charges mais ça n'aide pas les copropriétaires.

Le drame aurait-t-il pu être évité ?
Non, dans notre contexte juridique et financier cette catastrophe est inévitable et peut-être même prévisible.

Didier Maciocia a travaillé vingt ans dans le secteur du logement social, en dirigeant Axiade Rhône-Alpes puis la société régionale d’hlm de Lyon. Il est aujourd'hui directeur Innovation du groupe Hellio, spécialisé dans la transition énergétique de l’habitat.
Didier Maciocia @Antoine Merlet

Que faut-il faire alors ?
Il faut y consacrer des moyens considérables, il n'y a pas d'autre solution. Le traitement des copropriétés dégradées en difficulté existe, il est sous la responsabilité du préfet. Des financements de l'Anah (Agence nationale de l'habitat, NdlR) existent aussi. Mais il faut réunir deux grands principes : d'abord, le financement, c'est-à-dire que l'Etat doit mettre des moyens au moins équivalents à ce qu'il met sur le logement social. Ce serait d'ailleurs intéressant de savoir si cet immeuble, identique à ceux des organismes de logement social a bénéficié d'autant d'investissements que les immeubles placés sous logement social.  Ensuite, il y un volet sanctions. A un certain moment, lorsque des copropriétaires ne sont plus en mesure d'assumer les charges, il faut accepter que la propriété puisse être transférée à un établissement public ou à un organisme HLM, par exemple, il y a des moyens juridiques pour cela mais il faut qu'il y ait une obligation.

Cela n'existe pas ?
Il existe le bail à construction, le démembrement de la propriété, et de nombreux autres moyens. Mais il n'y a pas une volonté politique uniforme qui aille fortement dans cette direction.  Je travaille aujourd'hui dans la transition énergétique et je peux vous assurer qu'on risque de rencontrer le même problème sur le paiement des factures. On risque d'avoir des copropriétés en très grande difficulté car incapable d’assumer les charges de chauffage ou d’électricité. Si, demain, on multiplie par cinq la facture énergétique , comment voulez-vous que les plus modestes parviennent à payer leurs charges pour entretenir les immeubles ? Le risque est que ces nouvelles copropriétés en difficulté rentre dans la spirale infernale qui a abouti au drame que nous avons connu.
Si l'Etat ne décide pas de consacrer dans un principe d’égalité, autant de moyens dans le financement de la réhabilitation du logement social et celui du logement des plus précaires, nous n’y arriverons pas. Il faut réorienter les aides publiques au bénéfice des copropriétés en difficulté. On ne peut plus laisser ces gens seuls.


"Il faut déjà sécuriser les immeubles en chassant les squats et ne plus accepter même dans des quartiers difficiles ces petits trafics. Dix morts dont quatre enfants ! C'est insupportable et révoltant."


Vous parlez de sanctions : à l'encontre de qui ?
Il faut déjà sécuriser les immeubles en chassant les squats et ne plus accepter même dans des quartiers difficiles ces petits trafics. Dix morts dont quatre enfants ! C'est insupportable et révoltant.

Aurait-il fallu évacuer cette copropriété ?
Le feu proviendrait d’un canapé situé dans des parties communes. C’est a priori au syndic de gérer ces parties communes mais sans le soutien des copropriétaires, il reste démuni. Ceci étant dit, si les copropriétaires ne payaient pas leurs charges, le syndic n’a pas vraiment les moyens d’action ou pour d'entretenir l'immeuble. On tourne en rond.

Qui est alors responsable ?
Je n'incrimine personne. Mais lorsqu'il y a un problème dans les parties communes, il faut reprendre en main la copropriété. Les bailleurs sociaux savent parfaitement faire pour évacuer les squats des parties communes : ils font appel à la police. En principe, chaque syndic de copropriétaires doit signer une autorisation pour que la police puisse entrer dans la copropriété.  Dans le cas contraire, il s'agit d'une vie privée et les policiers n'on pas le droit de rentrer.  Ce serait intéressant de savoir si une telle autorisation avait été donnée dans l'immeuble qui a brûlé à Vaulx-en-Velin.


"Ce n’est pas un problème de normes mais les moyens que l’on se donnent pour lutter contre une économie qui permet par exemple aux jeunes de ramener à leur famille un peu d’argent."


Une autre chose me consterne : les experts affirment qu'il faut renforcer les normes sécurité incendie et mettre des détecteurs dans les parties communes. Le problème n'est pas là. Ce n’est pas un problème de normes mais les moyens que l’on se donnent pour lutter contre une économie qui permet par exemple aux jeunes de ramener à leur famille un peu d’argent. C’est pourquoi il faut prendre des décisions à la fois sur le financement mais aussi de rétablir la loi républicaine dans ces immeubles, même si les copropriétaires n'en veulent pas. ll y a peut être des dispositions législatives à prendre en ce sens. Je réfléchis au niveau national à la création d'un établissement public qui pourrait porter sur une dizaine d'années ce type de logement, quitte à déposséder les propriétaires pour retrouver des copropriétés acceptables.

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