Dossier Jeu : “On est proche de la dépendance de type cocaïne”

Lyon Capitale : À quel moment parle-t-on de dépendance au jeu ?

Marc Valleur : On peut parler de dépendance ou d’addiction au jeu dans la mesure exclusive où certaines personnes veulent cesser ou réduire leur activité de jeu mais n’y arrivent pas. Tant qu’on est dans le plaisir et qu’on est d’accord, il n’y a pas addiction.

Par quoi se caractérise cette dépendance ?

Elle a des conséquences et des corrélations. La conséquence majeure est la dépression, la corrélation majeure est aussi la dépression. Les joueurs pathologiques sont souvent aussi, proportionnellement à la population générale, victimes d’autres addictions : ils sont plus tabagistes, plus alcooliques ou plus toxicomanes. Autrement dit, il est probable que cela fasse partie du grand champ des addictions au sens large.

Quelles sont les différences entre les addictions classiques et les addictions au jeu ?

À mon avis, l’addiction au jeu est très proche dans son déroulement, dans sa séquence, des dépendances aux excitants. On n’est pas du tout devant une dépendance de type héroïne ou opiacée où il faut que les gens le fassent tous les jours sinon ils sont malades comme des chiens. Dans le jeu, on est plus face à la dépendance de type cocaïne, amphétamines C’est une dépendance qui va se manifester moins par l’intensité du sevrage que par l’importance des impulsions irrésistibles à rejouer. C’est un peu comme la différence entre la cocaïne et héroïne : le sevrage à la coke est facile mais l’envie d’en reprendre est très forte.
Certaines personnes se trouvant dans une salle de machine à sous sont “aimantés par les jeux”.
Tout est fait pour produire cela, pour que cela ressemble à une espèce de temple. Si vous êtes dans une église, même si vous ne connaissez pas la religion, vous allez avoir une tendance à aller vous incliner devant l’autel. C’est un peu la même chose au casino, probablement le dernier endroit où l’on peut aller faire une prière dans notre pays.

Sommes-nous tous égaux devant le jeu ? Certains parlent de prédispositions génétiques...

De nombreux chercheurs en parlent... Ce n’est pas tout à fait faux. Ce qu’il faut voir c’est que nous ne sommes pas égaux devant le jeu. Il y a des gens qui ont des vulnérabilités que d’autres n’ont pas. Ça va aussi être variable à certains moments de l’existence. En gros, il y a trois grands types de joueurs pathologiques. Les premiers sont les joueurs classiques, qui s’assimilent à des toxicomanes. Ce sont des hommes jeunes, chercheurs de sensations fortes, qui ont souvent des démêlés avec la loi, souvent transgresseurs. C’est pour eux qu’il y a le plus de théories de type génétique. Pour eux, le jeu est une prise de risque agréable comme on aime “emmerder” la police, se frotter au destin. Le deuxième type de joueurs est représenté par des gens qui vont jouer par automédication, pour oublier leurs problèmes. On va voir beaucoup plus de femmes, de personnes âgées, de gens qui ont des soucis et qui sont déprimés. Ils vont utiliser le jeu comme un médicament. Ici, ce qui rend vulnérable c’est la peur de se retrouver au chômage, en divorce, d’apprendre qu’on a une maladie grave, de manière générale toutes les situations qui vont faire qu’on va se dire : “tant pis, je vais m’abrutir dans le jeu”. Le troisième grand type est composé de joueurs qui sont culturellement très exposés, c’est-à-dire les familles où on a tout le temps de jouer, où la sortie du dimanche est l’hippodrome, où dès qu’on a un moment, on sort les cartes.

Y-a-t-il des jeux plus addictifs que d’autres ?

Oui. Les jeux dans lesquels le résultat est le plus rapide et où l’on peut rejouer le plus vite possible, : le facteur d’addiction le plus important est la fréquence du jeu. La machine à sous en est l’exemple même. L’illusion de contrôle est également un facteur addictogène : alors qu’il s’agit d’un jeu de hasard, le joueur se persuade qu’il peut maîtriser les choses.

L’Inserm recommande des études sur le coût social du jeu...

Si on essaie de chiffrer les coûts de souffrances individuelles (divorce, chômage, etc), on arrive à des résultats étonnants. En Australie, le coût social du jeu est d’environ 15 euros par habitant et par an. C’est supérieur aux revenus du jeu pour l’État, soit environ le coût social du cannabis estimé en France. C’est quand même spectaculaire !

Le jeu est donc bien un problème de santé publique...

Oui et ça va augmenter avec l’ouverture du marché des jeux sur Internet.

Comment prend-on en charge un joueur pathologique ?

Très mal. Ce qui est admis, c’est que dans les futurs Centres de prise en charge des addictions (Crepa), le jeu pathologique fera partie de leur mission, mais il faudrait former les soignants.

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